Puigcerdà - Jaca (6 décembre 2003)

 

Match comptant pour la neuvième journée du championnat d'Espagne.

Bienvenue dans les Pyrénées espagnoles, non loin de la frontière française et de Font-Romeu. Nous sommes à Puigcerdà, modeste bourgade pourtant capitale de la région touristique appelée Cerdagne. L'équipe locale est l'une des plus vénérables du hockey ibérique. Ce sport se joue dans la ville depuis les années cinquante, mais il était déjà présent dans la proche localité de Nuria (située plus en altitude) des décennies auparavant, ainsi qu'en atteste la participation d'une sélection espagnole à plusieurs compétitions de la LIHG (future IIHF) au cours des années vingt.

La formation contemporaine de Puigcerdà comprend notamment le revenant Ramil Yuldashev, un Ukrainien jadis de bon très niveau, venu tranquillement finir sa carrière en Espagne. Yuldashev a été international, et il est aussi passé par une foule de clubs tels Bienne, Bolzano, ou plus brièvement Amiens.

Un autre joueur de marque, c'est Oleg Synkov, qui achève dans la douceur espagnole une trentaine que son compère Yuldashev a carrément déjà dépassée. Et sa prestance, quoique toujours respectable, ne semble pas partie pour s'arranger vu la consommation nonchalante qu'il fait du tabac. Malgré son éthique sportive un peu entamée par les ans, Synkov n'est pas n'importe qui. C'est même loin d'être un complet has been. Il fut il y a quelques années seulement le meilleur pointeur de la Ligue de l'Europe de l'Est. Il a aussi joué plusieurs saisons au Royaume-Uni, où il fut notamment le joker du Manchester Storm pour l'EHL. Des performances internationales intéressantes ont également ponctué sa carrière.

Pour compléter ce trio d'attaquants-vedettes finalement loin d'être ridicule, on retrouve Sami Wikström, qui après notamment le Danemark, les Pays-Bas et la France, ajoute ici une ultime corde à son arc. N'omettons pas pour autant un autre élément respectable du dispositif catalan, à savoir le vénérable défenseur russo-ukrainien Andrei Ovchinnikov, qui avait déjà côtoyé Synkov à Barcelone et s'est donc fait un plaisir de le débaucher peu après avoir posé ses valises chez le voisin de province. En effet, il cumulait l'an dernier les fonctions de joueur et d'entraîneur de l'équipe première, avant qu'un visage bien connu du hockey hexagonal ne vienne le soulager de ses obligations stratégiques.

Par le passé, Ovchinnikov a aussi bien connu les sélections nationales avec son pays fraîchement indépendant, que les principales versions du championnat russe (aux Krylia Sovetov et à Nijnekamsk) ou même les divisions inférieures suédoises lorsqu'il contribua à ramener l'équipe de Kalix - reléguée l'année précédente - en Allsvenskan. Malheureusement, ce solide blueliner est blessé suffisamment sérieusement ce soir pour être laissé au repos, malgré l'importance du match aux yeux de l'assistance locale.

Le match dont nous vous présentons la rétrospective est le classique des classiques du hockey ibérique, entre deux clubs pyrénéens qui ont marqué l'histoire de leur championnat et ont tissé au fil des ans une haine inimaginable de notre côté de la frontière, même s'ils ne sont pas des voisins immédiats (Puigcerdà appartient à la province de Catalogne et Jaca se trouve en Aragon). Si l'on devait s'évertuer à tracer un parallèle avec la France, ce genre d'affrontement pourrait se rapprocher d'un Gap-Chamonix dans les années soixante-dix. À ceci près bien sur que depuis, le hockey tricolore a abordé une translation notable, à la fois géographique et pécuniaire, vers les villes des plaines et le professionnalisme. Le hockey espagnol n'est pas encore aussi avancé sur cette voie, et ledit basculement ne s'effectue pas sans certaines difficultés structurelles.

L'équipement de l'équipe locale est d'une conception acceptable. Il bénéficie d'une tribune pour chaque longueur de la piste, ce qui constitue un véritable luxe en Espagne, où de toutes façons les patinoires sont réduites à la portion congrue. Pour planter le décor en peu de mots, il parait assez pertinent de comparer le standard dans lequel se situe la patinoire de Puigcerdà avec celui d'un équipement tel que celui de Tours, à ceci près qu'il est d'une douzaine d'années plus récent. Les matériaux constituant l'édifice évoquent plus volontiers un vaste entrepôt qu'une construction en dur, par contre la capacité et la configuration des lieux restent relativement semblables, et hélas la piste est également soumise à des problèmes chroniques de mise en glace, auxquels on a tenté de remédier au prix de travaux bien accaparants. La taille de la glace est également de 56x26, privant ce fief du hockey espagnol de la grande majorité des compétions internationales auxquelles l'Espagne pourrait prétendre, et ce au profit de Jaca. Cela constitue à exacerber le ressentiment des partisans de Puigcerdà envers son adversaire du jour, qui propose une domination quasi-hégémonique sur toutes les compétitions nationales dans le senior comme dans le mineur. Le patron de la fédération est en outre le président de Jaca, ce qui n'arrange rien (mais le responsable du hockey est le président de Puigcerdà).

La précédente venue de Jaca à Puigcerdà avait d'ailleurs donné lieu à une échauffourée avec des spectateurs et à l'interruption du match avant son terme, sans oublier une intervention de la police.

Pourtant, le CH Jaca, malgré ses succès répétés, n'est pas un club débordant de richesses. Il ne prétend pas s'appuyer sur le plus gros budget de la ligue, et a en fait réussi à s'imposer dans son créneau à la manière d'un Villard-de-Lans, c'est-à-dire en se reposant sur un effectif stable, alimenté soit par des joueurs locaux, soit par des étrangers ayant tous le même background. Ici, le coach et les renforts ne sont pas essentiellement américains, mais ukrainiens. Cependant la recette est la même. On retrouve en outre à Jaca un trio de joueurs ayant l'expérience du plus haut niveau français. Il s'agit de Miguel Baldris (drafté par les Buffalo Sabres dans une autre vie avant de transiter par Angers et Anglet), de Jorge Valle ainsi que de Juan José Palacin (tous deux ex-Angers).

Revenons au contexte entourant le match : la rencontre de ce samedi soir opposait en la circonstance le premier du classement (l'inévitable Jaca) à son dauphin.

Un Jaca qui avait préalablement accusé un vilain retard à l'allumage en se faisant étaler de façon assez misérable au premier tour de la Coupe Continentale, puis en concédant la tête du championnat - qui d'ordinaire est sa propriété exclusive tout au long de la saison - au Txuri Urdin de Saint-Sébastien (qui l'avait battu à la première journée sur un tir au but vainqueur d'Igor Zemchenko, international junior ukrainien et fils de l'entraîneur de l'équipe aragonaise qui avait pourtant quitté à l'intersaison Jaca où il aurait sans doute été étranger surnuméraire maintenant qu'il n'est plus junior). Il est vrai que les Basques se sont lancés dans une opération de ravalement de façade assez conséquente via un séduisant jeu de troc avec le voisin français. Les bleus et blancs ont certes laissé partir leur attaquant slovaque Rojko chez d'ambitieux Montpelliérains, mais ils ont par contre récupéré le solide Jean-Michel Larroque en provenance directe de Mulhouse, sans oublier l'ancien international junior Nicolas Carry. L'un est Basque d'origine, et l'autre a longtemps été pensionnaire de l'Hormadi. Ceci explique cela, et c'est tout bénéfice pour une formation de Saint-Sébastien trop heureuse de pouvoir prétendre à nouveau aux play-offs.

Cependant, pour pouvoir s'offrir de telles arrivées, tandis que certains de ses précédents renforts étaient restés fidèles au club, le Txuri a dû faire le choix de piétiner allègrement la limitation du nombre d'étrangers en vigueur jusque-là dans la ligue (pas plus de quatre). Malgré tout, quand les blessures ont commencé à frapper ses nouveaux cadres étrangers (Carry surtout), le Txuri s'est révélé bien plus friable, et c'est Puigcerda qui s'est adjugé le privilège de mettre fin à l'invincibilité du leader-surprise, profitant en partie d'une prestation critiquable du portier français Christophe Latxague (un autre pensionnaire habituel du "grand frère" angloy).

Ce faisant (succès 5-2 aux dépens des Basques), Puigcerdà a offert la tête du classement à son ennemi juré Jaca, qui avait déjà amorcé son retour et attendait en embuscade, prêt à reprendre la place de premier dont il est coutumier. L'ex-Brestois Sami Wikström s'est distingué en signant le but du KO au cours de cette victoire réconfortante qui marquait par la même occasion un relatif réveil de Puigcerdà, équipe connue pour ses prestations très irrégulières durant le calendrier régulier. De son côté, le Txuri s'effondrait totalement, ne récoltant qu'un point sur l'ensemble des trois journées suivantes et se faisant même humilier sur sa glace 3-7 par le voisin honni, Vitoria.

Le match de ce samedi 6 décembre marque donc un tournant. Il importe absolument de mater Jaca pour l'empêcher de prendre le large en tête du classement. Malgré une défaite 1-4 au match aller, les Cerdanais ne perdaient pas espoir de se refaire sur leur glace, malgré l'obstacle épineux que représente le Jaca lorsqu'il a atteint sa vitesse de croisière. Pour tirer son effectif vers le haut, le CG Puigcerdà a lui aussi fait venir son quota de français, mais il a au moins eu le bon goût de se rabattre en priorité sur des ressortissants tricolores disposant en même temps d'un passeport espagnol. Ce qui en contrepartie induit un choix plus restreint. Citons tout de même Danny Parra, ex-Gap et Besançon, qui remplit avec devoir un rôle de bosseur assez subalterne.

L'année dernière, on trouvait aussi à Puigcerdà un certain Christophe Lévêque qui, après avoir gardé le filet de Megève et Saint-Gervais au cours de la première moitié des années quatre-vingt-dix, était passé par Nantes et Toulouse avant de retourner cette année au pied du Mont-Blanc. Cependant, il semble qu'il n'ait pas laissé de très bons souvenirs dans les Pyrénées catalanes, certains lui imputant une grosse partie de l'effondrement de l'équipe locale lors du match-couperet des demi-finales 2003.

Notre rempart expatrié a donc été suppléé par le désormais traditionnel Slovaque de service, vite rejoint à la ligne bleue par un compatriote tout en muscles, histoire de protéger sa zone avec plus d'intransigeance, dans un pays où l'âge d'or du pressing défensif n'est pas encore venu. Le renouveau slovaque du CG Puigcerda n'est pas étranger à la reprise en main de l'équipe-fanion par une autre vieille connaissance française, le nonchalant Marius Konstandinidis, qu'on pouvait voir tranquillement affalé sur un banc du hall d'entrée peu avant le match, deux cigarettes à la main. À tous ceux qui se demandaient ce que Marius pouvait faire pour passer le temps depuis qu'il a quitté Grenoble et le mythique flipper du Santana (ou ses records titanesques tiennent toujours), maintenant vous savez...

Mais cette soudaine recrudescence s'explique surtout par le fait que, ayant vu cet été Saint-Sébastien engager autant d'étrangers que bon lui semblait, Puigcerda s'est tout simplement arrogé le droit de faire pareil. Enfin, ce genre d'histoires, vous les connaissez déjà, puisque la chronologie du hockey français en est jalonnée depuis des lustres.

La soirée s'annonce très spéciale, d'une part en raison du derby pyrénéen qui doit se jouer sur la glace de Puigcerdà mais aussi, à une échelle autrement plus importante, parce que c'est presque concomitamment que se dispute en football le grand classique du championnat d'Espagne, Barça-Real.

Pour séduire le public, le club a donc mis à la disposition de tous son "local socios", garni d'un écran géant qui permettra de suivre le début du match de foot avant que le hockey ne prenne ses droits. Néanmoins, les dirigeants pestent, craignant que cette fâcheuse coïncidence de dates ne plombe l'affluence de leur propre rencontre. En effet, même si l'horaire de ce Puigcerda-Jaca (22h) peut paraître extrêmement tardif aux yeux du Français moyen, il n'a rien d'exceptionnel en l'Espagne où les gens dînent tard. La rencontre n'a donc absolument pas été retardée pour cause de foot.

"Avant, se plaint la femme d'un dirigeant, c'était plus relax. On pouvait se débrouiller comme on voulait. On ne faisait commencer le match qu'une fois que la patinoire était pleine, quand ça nous arrangeait. Malheureusement les équipes visiteuses, qui ont de la route à faire ensuite, ont gueulé auprès de la fédération. Du coup, maintenant, on doit se conformer aux horaires prévus, même si le public n'est pas encore habitué à ces nouvelles règles strictes." Sans commentaire.

Au grand dam du boss du club, il n'a réussi à gratter qu'un quart d'heure sur l'horaire initial du match. Les arbitres veillent. Les tribunes, sans êtres bondées, sont malgré tout correctement remplies. On commence avec environ 800 spectateurs, pour arriver (avant même la fin du match de foot) aux alentours des 1100. Au milieu de la foule, on peut remarquer une jeune fille ravissante - sans doute la compagne de l'un des renforts du club - dont la beauté slave contraste singulièrement avec le reste du public féminin présent dans l'enceinte, essentiellement composé de matrones corpulentes accompagnées d'une fraction de pré-adolescentes vindicatives.

Le match commence fort mal pour le Puigcerdà, mené 0-3 à la fin du premier tiers, puis 0-4 dès le début de la deuxième période. On est avant tout frappé par le niveau de jeu très honorable de la rencontre même si, il faut bien le dire, cette réussite est surtout à mettre au crédit des Ukrainiens et Slovaques alignés par les deux clubs. Didkovski, le centre ukrainien de Jaca, oriente effectivement très bien le palet, mais la surprise vient surtout de son compère de ligne, le Serbe Alex Kosic, qui impressionne sur l'aile droite par la dextérité de son maniement de bâton. Cependant, Jaca dispose aussi d'un noyau de joueurs espagnols raisonnablement talentueux. La différence de niveau entre les étrangers et les locaux est d'ailleurs sensiblement moins prononcée du coté des Aragonais que chez leurs hôtes, ce qui explique en partie le score à sens unique de la rencontre à l'issue de cette première moitié de parcours.

Globalement, le rythme de la rencontre est comparable à celui d'un bas de tableau de Super 16, avec toutefois des étrangers qui seraient plus conformes aux exigences d'outsiders modestes mais ambitieux de notre championnat, tel Tours. Ça patine bien des deux côtés et le jeu est étonnamment spectaculaire, notamment car - au contraire de ce qui se passe souvent en France avec des équipes de niveau avoisinant - les joueurs ne cherchent jamais à compenser leur relatif manque de vision du jeu par toutes sortes d'accrochages et de coups bas. Les aspects physiques du hockey sont peu usités, moins encore que chez nous. Ils ne semblent pas du tout faire partie de la tradition locale, à l'image du match de juniors précédent la rencontre du soir, dont les contacts étaient pratiquement absents.

Quoiqu'il en soit, la chronologie hitchcockienne de la partie va se charger (s'il en était besoin) de réchauffer l'ambiance. Sami Wikström, que son jeu simplissime et sa relative lenteur de patinage avait jusque-là mis à la peine, compte d'un tir rageur à mi-distance et remet son équipe dans le droit chemin.

Le premier trio, et particulièrement la paire Yuldashev-Synkov, fera le reste. Malgré un nouveau but encaissé sur une stupide erreur de défense, Puigcerdà finit par revenir à hauteur de son adversaire en milieu de dernière période, sur la marque pour le moins festive de 5-5. Dans l'intervalle présidant à ce dantesque retournement de situation, Yuldashev s'est notamment signalé en inscrivant deux buts sur des breaks initiés de façon quasi-similaire par son collègue Synkov, mais conclus de manière radicalement différente par la grâce de sa palette souveraine. Le second d'entre eux est à ce titre un véritable chef d'œuvre dont bien des attaquants du S16 pourraient s'inspirer afin de pimenter leurs face-à-face avec les portiers adverses. Yuldashev amorce tout d'abord une feinte sur la gauche dans le but d'excentrer son vis-à-vis, le gardien international José Alonso. Puis, alors que chacun s'attend à ce qu'il repique au centre pour loger le palet dans la cage grande ouverte, l'Ukrainien réalise un second crochet du même coté de la glace et, se retrouvant quasiment au niveau de la ligne de but, décoche le palet dans un angle impossible. Celui va se loger dans le filet d'Alonso sous une acclamation indescriptible.

Loin de calmer la foule, ce but l'excite jusqu'à une frénésie paroxystique. Des gamines hautes comme trois pommes brandissent haineusement des doigts d'honneur en direction des joueurs de Jaca, sous le regard bienveillant de leurs marâtres tout aussi enragées. Une pléiade de doux noms d'oiseaux est lancée en cœur aux visiteurs par une seconde escouade de mères de famille déchaînées. Dans le même ordre d'idée, les enfants du cru ont confectionné une banderole représentant un joueur de Jaca affublé d'un faciès de basse-cour, et proclamant "Jaca, bande de gros porcs !". Dans la tribune d'en face, la haine est tout autant perceptible puisqu'une bande de pré-ados à peine plus âgés hisse à son tour un pan de tissu tagué sur lequel le mot "Aragon" rime avec l'équivalent espagnol de "gros con".

Bien vite cependant, Jaca - au bord de l'effondrement durant les minutes précédentes et condamné, ironie suprême, à jouer la trappe - va se ressaisir. Kosic et Didkosvky, diligemment épaulés à la relance par Garkusha, orchestrent un joli mouvement de contre se soldant par un but imparable.

Au lieu de rebondir, Puigcerdà s'enlise et tombe à nouveau dans ses errements du début de la rencontre : un jeu défensif approximatif rend prématurément le palet à l'adversaire. Le portier slovaque des locaux, totalement surpris et encore debout, a à peine le temps d'esquisser un faible mouvement de la mitaine qu'il doit déjà aller rechercher la rondelle au fond de sa cage.

Kosic et consorts prennent évidemment un malin plaisir à célébrer leur dernier pointage avec ce qu'il faut d'exubérance. Saisie d'une délectation visible, la ligne entière s'agglutine devant la tribune la plus proche de la glace, puis chacun se congratule ostensiblement, ce qui a le don de faire encore monter la température d'un cran. Tout cela est de bonne guerre, mais loin de se montrer beau joueur, le public insulte de plus belle et hurle au moindre contact, même parfaitement justifié, sur un joueur maison.

Peu après, le défenseur visiteur Yuri Navarenko se voit désigner le banc des pénalités pour jeu dur. Comme on pouvait s'y attendre, il rejoint sa prison sous une avalanche de quolibets. Une bande de spectateurs excités (enfin, plus encore que le reste de l'assistance) se fait une joie de narguer le jeune Ukrainien, se penchant au-dessus de ce dernier jusqu'à quasiment pouvoir lui vociférer ses insultes directement dans le cornet auditif. Navarenko réagit gentiment en raillant lesdits spectateurs et en les dardant de sa crosse. C'est alors que la frange la plus extrémiste du public se rue à l'assaut. Le petit toit protégeant la prison est arraché et des spectateurs sautent dans la fosse, animés par une volonté évidente d'en découdre avec l'ennemi. L'unité de police militaire appelée en renfort doit intervenir précipitamment pour acheminer les fauteurs de trouble vers la sortie.

Le portier de Jaca, excédé, décide de quitter le match sans plus tarder mais manque de se faire écharper par d'autres spectateurs attroupés au dessus du passage menant vers le vestiaire. Rappelons que c'est à cet endroit précis que le gardien remplaçant du Jaca, Marin, avait été agressé l'an dernier, victime vingt aficionados surexcités qui étaient descendus de la tribune supérieure alors que son équipe s'apprêtait à rejoindre la glace pour disputer le troisième tiers d'une rencontre de play-offs. Il faudra en définitive un bon quart d'heure pour que le match reprenne, Sergueï Zemchenko (l'entraîneur de Jaca, issu du Sokol Kiev) ayant dû se résoudre entre-temps à faire rentrer son second gardien pour pallier à la défection subite d'Alonso dans les cages aragonaises.

Une nouvelle échauffourée (sur la glace cette fois), puis quelques ultimes escarmouches en guise de prologue à cet ensemble roboratif, et la rencontre s'achève enfin. Suit un échange de poignées de main particulièrement glaciales entre les deux équipes, mises au point tendues à l'appui entre plusieurs joueurs.

Les aigles jacetanos saluent sobrement la foule locale (geste d'apaisement ou provocation suprême ?) avant de regagner les vestiaires où leurs dépositions seront recueillies par la police.

Chemin faisant, je recroise Sami Wikström, très préoccupé par l'impossibilité de trouver du feu dans son entourage immédiat. Il s'efforce tout d'abord de ne pas montrer sa déception lorsque je lui indique que je ne fume pas et que je ne suis donc pas en mesure de lui fournir un briquet, puis m'invite à le suivre tandis qu'il marche jusqu'au vestiaire, autant pour prévenir Oleg Synkov de mon arrivée que pour chercher une solution de dépannage à son addiction tabagique. Synkov, qui au passage s'est avéré posséder le remède au problème en question, émerge de la pièce quelques instants plus tard. Le vétéran ukrainien prête une oreille conciliante à mes questions en prenant surtout soin de tirer sur sa cigarette avec toute la concentration requise. Néanmoins, au fil de l'entretien, il se prend au jeu, appréciant que je connaisse son parcours et que je sois en mesure de lui remémorer les meilleurs moments de sa riche carrière.

Un joueur espagnol sort du vestiaire. Les motivations de son irruption sont bien vite identifiées. Un autre hockeyeur qui revendique clairement son droit à la cigarette. Cette fois, Synkov ne sera pas son bon samaritain. Il esquisse un vague signe de la tête, qui en langage universel équivaut au niet d'un esprit absent. Je me souviens alors qu'en début de soirée, Marius semblait avoir du tabac plein les poches, mais comme je me soucie plus que tout de la santé de nos voisins du sud, je n'en dis rien à mon requérant et le laisse s'éloigner en maugréant sur son morne destin. Il me remerciera un jour.

Dans l'entrebâillement de la porte, j'aperçois le capharnaüm innommable qui règne dans le vestiaire. Ça ressemble à l'hôtel des Américains un soir de quart de finale à Nagano. Pas étonnant qu'ils ne puissent pas trouver leur briquet là-dedans. Même un chalumeau, on aurait du mal.

Coupant cours à ces considérations dilettantes, je prends congé de la troupe locale pour aller m'enquérir des impressions d'Alex Kosic, le héros "aragonais" de la soirée. C'est d'abord tout un art de le convaincre, par moult regards insistants (et espérons-le pas trop équivoques), d'abandonner quelques instants la pitance qu'il est en train d'absorber pour donner de sa voix railleuse dans mon micro. Du côté de Jaca, on est au régime sandwich et coca (ou bière évidemment), sans oublier la grosse techno boom-boom à fond dans le vestiaire. Même le coach de Kosic, qui a quand même l'air assez policé et diplomate par rapport à l'image qu'on se fait des stratèges de l'est, a du mal à le faire lever de son banc.

"Vous serez stupéfié de constater les efforts que font les joueurs étrangers en vue d'assimiler les coutumes locales et d'intégrer la façon de vivre espagnole !" m'avait-on prévenu plus tôt. Effectivement, ça se confirme. Étrangement, on se rend compte qu'il est finalement beaucoup plus pénible de côtoyer ce genre de joueur qu'un Corey Millen ou un Mike Rosati, ces derniers ayant l'habitude des sollicitations et se montrant en toutes circonstances d'un grand professionnalisme.

Malheureusement, le plus dur reste encore à faire, tant le degré de coopération dont fait montre Kosic varie suivant les questions. Celui-ci semble surtout désireux de sanctionner verbalement l'attitude du public cerdanais au moyen de provocations bien senties, plutôt que de s'attarder sur la partie concernant dans son pays d'origine, une attitude qui peut toutefois se comprendre vu le contexte particulier qui a bercé la Yougoslavie au long de la décennie passée.

Après en avoir terminé bon gré mal gré avec Kosic, je reste dans les parages pour "dérober" quelques clichés de joueurs finissant de formuler leur déposition avant d'être raccompagnés sous bonne garde jusqu'à leur bus, ceci pour éviter une nouvelle rixe avec le petit comité d'accueil qui les attend de pied ferme dans le hall. Le tout sous l'œil peu chaleureux des forces de police qui voient bien que je suis étranger à la localité, et donc vraisemblablement français.

Finalement, je me dirige moi aussi vers la sortie, non sans avoir effectué un crochet syndical par le bar. Sami est placidement attablé au comptoir avec une bière à portée de main. Nous échangeons quelques commentaires sur le match, ainsi que les salutations d'usage. Il me fait part de sa satisfaction intense après avoir marqué le but qui a relancé son équipe, car le jeu pratiqué par sa ligne ne lui convient pas forcément au mieux. Il tient à me préciser qu'il est entouré de joueurs non-professionnels et que cela nécessite des ajustements constants, ce que je suis tout disposé à croire. En fait, je dirais que ce relatif manque de cohésion s'est principalement fait ressentir sur le repli défensif, tant il est vrai que son bloc a concédé certains des très mauvais buts de cette partie, notamment sur des transitions difficiles en zone neutre ou en entrée de zone d'attaque. L'aspect purement offensif n'était pas parfait mais a moins prêté à conséquence.

Le championnat espagnol s'illustre à travers un jeu simple. Par ce qualificatif, on désigne souvent le style pratiqué dans les mauvaises mineures nord-américaines, c'est-à-dire une relecture extrême du hockey canadien, dont les plus franches caractéristiques sont une profonde rudesse et de nombreux palets derrière la cage.

Le hockey espagnol est à mille lieues de tout cela. Il est tout aussi simple et stéréotypé, mais propose quant à lui une caricature de ce que l'on désigne habituellement sous le vocable de "hockey européen". Les contacts en sont quasiment absents, et les joueurs axent l'essentiel de leur jeu autour de leurs modestes acquis, qui tournent bien souvent autour du patinage. L'inclusion de nombreuses vieilles gloires de l'est a certes contribué à élever notablement le niveau global du championnat mais, comme c'était prévisible, elle a été loin d'en modifier la physionomie.

On assiste donc à un jeu très ouvert, où les attaquants font preuve de peu de conscience défensive et où la science du placement n'est pas une valeur sûre, loin s'en faut. En résultent beaucoup d'espaces, des espaces qu'on est irrémédiablement tenté d'exploiter par le biais du patinage, via de grands rushes sur les ailes.

En contrepartie, les centres sont souvent confinés à un rôle, non pas subalterne, mais assez en retrait en termes de positionnement sur la glace. Leur mission lorsqu'ils sont en possession du palet est avant tout celle d'un relanceur, car les défenseurs espagnols se montrent encore timorés dans leurs montées, témoignant ainsi encore une fois de l'aspect très "old school" de cette ligue. Par contre, lorsqu'un blueliner étranger intervient, lui ne se prive pas de porter la rondelle très haut sur les ailes. Et comme celles-ci sont très souvent laissées complètement libres sur toute la longueur de la patinoire, notre défenseur n'a plus qu'à expédier une courte pichenette dans la zone neutre, directement à son ailier. Ce dernier ne fait alors que poursuivre la course entamée par son défenseur dans un axe rigoureusement identique pour se retrouver à portée du but. Dans ce cas-là, somme toute assez fréquent, le centre est tout bonnement laissé en dehors de l'action.

Le style naturel d'un joueur comme Wikström le pousse à aller vers l'avant, tandis que la réalité du jeu qu'il a découvert en Espagne le consigne à des besognes de transition, dont son jeu carré et sans fioriture pourrait sans doute s'accommoder, si toutefois on lui adjoignait des partenaires suffisamment réactifs. Tirer le meilleur parti d'un Finlandais réclame avant tout de la cohésion. Il sait jouer propre mais ne vous fera pas le jeu en entier. Beaucoup de joueurs venant de ce pays, même d'un bon standing, ne sont pas des playmakers au sens où on l'entend communément. Ils savent s'intégrer dans un jeu avec beaucoup de talent, mais ça reste toujours un travail à 50/50. Vous pouvez être sûr que la part qui lui incombe sera effectuée, cependant cela ne doit pas vous exonérer de toute remise en question si un questionnement s'était préalablement fait jour concernant certains des locaux destinés à travailler sur sa ligne.

On pourrait résumer les choses ainsi : il sera aisé à un Finlandais de produire le genre de jeu constant et policé pour lequel ses semblables sont réputés, surtout dans un championnat d'Espagne tactiquement et physiquement très relâché. Mais il ne s'avérera pas nécessairement être le joueur idéal tel qu'on aime à le définir, celui qui par sa seule présence va faire que ses compagnons de ligne joueront mieux. A fortiori en Espagne, car la route est longue pour les joueurs du cru. Il y a toute une éducation à mener, qui ne se fera pas en quelques mois, même aux côtés d'un joueur ayant amassé de l'expérience pour dix comme Wikström.

Ainsi que l'a mis en exergue son compatriote Juhani Wahlsten (coach émérite, père de Sami Wahlsten, et pionnier du sport que nous aimons en terre ibérique), les Espagnols ne sont pas de mauvais hockeyeurs. Ils peuvent se hisser jusqu'à un certain niveau, avant toutefois que leur croissance ne s'achève brutalement, faute de disposer de certains fondamentaux dont l'absence relève principalement du facteur culturel. Par là, il ne stigmatise pas l'absence de culture hockey proprement dite, mais l'absence d'une culture du sport dans sa dimension physique, disciplinaire, et pas seulement ludique ou sociale.

Certes, n'importe quel Finlandais disposant d'un minimum de compétences peut maintenir un rendement plus que correct dans ce genre de ligue, grâce à un sens du placement et du jeu idéal qui lui permet d'exploiter au mieux chaque palet dont lui fera cadeau son collègue, même s'ils sont rares. Toutefois, comme expliqué plus haut, cela a ses limites. Et lorsque vous évoluez parmi des joueurs espagnols dont les meilleurs forment une équipe moyenne du groupe C mondial, cela représente un obstacle indéniable. Un obstacle qu'il lui faudra, grâce à (ou à cause) de nombreuses années passées dans un hockey pro à la philosophie beaucoup plus étoffée, un certain laps de temps pour transcender.

Ce qui compte n'est pas tant que le standing du hockey espagnol soit globalement plus bas que tout ce qu'il a connu auparavant (à l'exception de la D2 avec Brest). L'affaire n'est pas si tranchée. Le hockey espagnol est presque égal au tout venant des ligues du vieux continent dans certains compartiments du jeu, et à mille lieues dans d'autres. Ce qu'il convient avant tout de retenir, c'est que les attentes ont changé. Le contexte est certes infiniment moins concurrentiel mais par là même, le rôle qu'il lui demandé de tenir au sein de l'effectif est nettement plus accaparant. Il faut prendre le temps de redéfinir ce rôle, et à trente-six ans, voilà qui n'est pas forcément évident.

Dans le hockey moderne, la zone neutre est une place encombrée, mais plus vraiment un endroit dangereux. En Espagne, tout cela n'est pas encore d'actualité, et la zone neutre demeure une partie de la glace où une foule de choses se passent. Les passes interceptées donnent immédiatement lieu à un contre. On prend rarement le temps de poser le jeu pour mieux repartir car il y a toujours l'espace nécessaire à proximité, sur lequel capitaliser pour se relancer sans plus attendre. On assiste même à des contres franchement surréalistes, telles des reprises de volées directement sur la passe adverse, sans interception proprement dite.

Sur le plan du patinage, les équipes espagnoles sont étonnamment bonnes. Sur le plan de la tactique, elles sont horribles. Mélangez les deux et vous avez une idée de ce qui vous attend.

Cela demande un réel temps d'adaptation que de se réaccoutumer à la pratique d'un jeu aussi débridé, mais la conjoncture prend un caractère encore plus inquiétant lorsque vous réalisez le chemin restant à parcourir à vos compères de ligne, qui eux n'ont jamais rien connu d'autre que cet environnement à la spontanéité désuète. Nul doute que pour un Ukrainien ou un Slovaque, il est aisé de tourner à son avantage les faiblesses du jeu espagnol grâce aux capacités inhérentes aux écoles respectives de ces pays.

Heureusement, Wikström possède toujours cette qualité supplémentaire qu'on lui connaissait, à savoir prendre le bon lancer au bon moment, ce qui lui permettra sans problème de tirer son épingle du jeu, au moins statistiquement. Surtout que toutes les équipes de la ligue n'auront pas à lui opposer la belle homogénéité d'un Jaca. En définitive, le véritable objectif à atteindre cette année relèvera sans doute plus d'une alchimie intangible et édificatrice à tisser avec vis-à-vis de ses coéquipiers, que d'une razzia de buts à laquelle son glorieux passé le prédispose d'ores et déjà indubitablement.

Pendant que je m'éloigne, Sami ressort le fameux paquet de cigarettes de la poche de son pardessus. Des amis passant à proximité semblent lui lancer les coordonnées d'un bar, dans lequel il est invité à aller finir la soirée (il est déjà pas loin de trois heures du matin).

Quelques secondes se sont écoulées. En regagnant mon véhicule, je me remémore le discours tenu par le président du club de Puigcerda plus tôt dans la soirée : "Depuis que Marius est là, c'est vraiment boulot et discipline. Avant c'était différent, les joueurs se laissaient un peu vivre, dans la tradition espagnole. Aujourd'hui il faut voir comment il leur serre la vis !".

Oui, il faut voir !

Compte-rendu signé Guilhem Rougé

 

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