Canada - URSS (9 septembre 1981)

 

Match comptant pour la cinquième journée de la deuxième édition de la Coupe Canada.

La série noire de Zubkov et Bilyaletdinov

Malgré tous les efforts des organisateurs, ce tournoi semble se résumer pour le public canadien à un seul match au sommet, celui face à l'Union Soviétique. Aujourd'hui, le Forum de Montréal est donc quasiment plein, à une poignée de billets près. Il réserve une minute de standing ovation à la légende locale Maurice Richard, invité à donner le coup d'envoi symbolique.

Comme le match Tchécoslovaquie-Suède (7-1) s'est terminée un quart d'heure plus tôt, l'enjeu est clarifié : le vainqueur de ce match évitera les Tchécoslovaques et affrontera les Américains en demi-finale. Pour autant, cela reste un match de poule, pas (encore ?) une finale. Les deux entraîneurs surprennent en alignant leur second gardien ! Scotty Bowman entraîne Don Edwards chez les Sabres de Buffalo, mais il ne l'avait prévu qu'en numéro 3 (jusqu'au doigt cassé de Billy Smith) et ne l'avait pas aligné une seule fois en préparation. Peut-il remettre en cause le titulaire Mike Liut ? En URSS, on ne se pose pas la question : Myshkin n'est là que pour laisser Tretiak se reposer.

Chargé de remplacer Perreault blessé, Marcel Dionne prouve rapidement qu'il peut faire aussi bien sur la meilleure ligne canadienne, grâce à son fantastique patinage. Il intercepte la longue relance de Kasatonov pendant que les Soviétiques effectuent leur premier changement de joueurs, puis vient travailler en fond de zone et entraîne le défenseur russe avec lui, permettant à Wayne Gretzky de sortir de derrière la cage pour marquer du revers dans la lucarne opposée (1-0, 00'58").

Le Canada est entré avec plus d'envie et d'implication dans son match, et sa quatrième ligne le prouve à la huitième minute : d'abord Ken Linseman réalise une feinte magnifique pour effacer Babinov contre la balustrade et repiquer en retrait vers la cage, mais le capitaine soviétique Vassiliev surgit aussitôt pour substituer son partenaire et voler le palet dans la crosse ; dans la continuité de l'action, Sergei Makarov s'arrête de jouer après avoir été touché au visage et laisse le palet (!) que Rick Middleton est trop content de récupérer. Seul face à la cage, il tente de tirer entre les bottes de Myshkin, puis prend le rebond du revers... sur le poteau. Le 2-0 était tout près !

Les Canadiens empêchent l'URSS, malgré les démonstrations de talent technique, de s'approcher de leur but. Quand les Soviétiques réussissent enfin leur séquence la plus dangereuse, elle aboutit à... une faute en zone offensive de Sergei Kapustin. Le gardien Vladimir Myshkin capte de la mitaine un tir de Guy Lafleur pendant la pénalité différée, et il devra sauver encore deux fois face à ce même Lafleur pendant un jeu de puissance très dynamique.

Les pénalités mettent les hommes de Tikhonov dans une situation difficile. Vladimir Zubkov fait trébucher Duguay en zone neutre juste avant le retour aux vestiaires, et Barry Beck redirige en cage ouverte le centre de Dionne... juste après la sirène ! Le but n'est donc pas valide. Ce n'est que partie remise : Zubkov ne sortira du banc que lorsque Golikov y sera rentré à son tour pour avoir accroché Trottier. Même si les Russes semblent affûtés en infériorité numérique, l'accumulation leur est fatale. Dans les dernières secondes de la pénalité, Guy Lafleur reprend un centre parfait de Wayne Gretzky (2-0, 23'49").

L'indiscipline change de camp. Barry Beck donne un coup de coude, puis Clark Gillies charge Zubkov contre la bande en zone offensive. À 5 contre 4, les Soviétiques n'arrivent pas à construire leur jeu depuis leur camp face au forechecking canadien. Ils marquent paradoxalement par un jeu ultra-vertical : accélération fulgurante de Sergei Makarov sur son aile droite, passe en retrait, lancer de la ligne bleue d'Aleksei Kasatonov et déviation subtile d'Igor Larionov (2-1, 31'45").

Vassiliev vient défendre son gardien face à Linseman, et c'est une situation à 4 contre 4, la seconde du match. Contrairement à la première fois, les Russes en tirent partie pour déployer leur jeu. Vladimir Zubkov s'infiltre sur l'aile gauche et centre en retrait pour Sergei Shepelev qui dribble Trottier puis le gardien Don Edwards avec beaucoup de dextérité (2-2, 33'40"). Le score est redevenu équilibré après deux périodes, comme le match.

Tout peut donc basculer très vite lors de la troisième période. Et c'est ce qui se produit. Au bout d'une belle présence en zone offensive de Nikolaï Drozdetsky, il finit par se faire prendre le palet par Paul Reinhart. Le renversement de jeu est immédiat. La passe du revers de Linseman touche le malheureux Zubkov et retombe dans son dos, où Rick Middleton est seul pour fusiller Myshkin côté mitaine (3-2, 44'08").

Gretzky et les Québécois (Potvin inclus) font ensuite une véritable démonstration de vivacité. Après l'inévitable passe de derrière la cage du numéro 99, le slap de Guy Lafleur est contré par la crosse de Zubkov, qui n'arrive cependant pas ensuite à écarter proprement le palet. Lafleur tire donc à nouveau et Dionne se saisit alors du rebond (4-2, 46'29").

La Russie semble perdre confiance après ces deux buts. Skvortsov trébuche avant le passage de la ligne bleue sur une jambe traînante de Duguay qui aurait mérité un coup de sifflet... Toujours est-il que Denis Potvin hérite de la rondelle, remonte toute la glace et s'infiltre au cur du camp russe. Vassiliev, l'homme qui rivalise physiquement avec les Canadiens, joue le palet - qu'il contre - mais pas l'homme : Potvin est passé, a bénéficié d'un contre favorable pour retrouver le caoutchouc, qu'il envoie dans les filets d'un tir bas (5-2, 48'27").

Au tour de Zinetula Bilyaletdinov - chargé dans la bande par Mike Bossy - de ne pas arriver à dégager. Bryan Trottier envoie vers la cage, Clark Gillies plonge sur le rebond pour un tir non cadré... qui ricoche sur le patin de Trottier venu passer devant la cage (6-2, 48'59"). Tiens, revoilà le duo défensif Bilyaletdinov-Zubko : leurs trois dernières présences se sont soldées par trois buts encaissés. Et de quatre à la suite ! Ils entrent certes sur la glace en zone offensive, mais Zhlutkov perd l'engagement face à Goring. La pression physique canadienne fait le reste... Venu aider ses défenseurs à la relance, Aleksandr Skvortsov ne voit dans son dos le bulldozer Larry Robinson qui le charge à pleine vitesse. Bilyaletdinov est mis en échec dans la foulée par Bob Gainey, ce qui laisse le champ libre jusqu'au but à Butch Goring. Vu que Zubkov devait contenir Duguay, les deux autres attaquants Zhlutkov et Khomutov sont coupables d'avoir clairement oublié le repli défensif (7-2, 51'25").

La grande Union Soviétique a encaissé cinq buts en cinq minutes, ce qui ne lui était jamais arrivé ! Et pourtant, elle ne montre pas d'émotion particulière (pas plus que quand elle avait remonté le score), ce qui ne cessera jamais d'intriguer ses adversaires. Ce sont les Canadiens qui prennent des pénalités superflues. À 5 contre 3, avec Potvin et Bourque en prison, le slap de la bleue de Vyacheslav Fetisov est dévié par la crosse de Sergei Makarov pour un but cosmétique (7-3, 58'44").

Ce jour restera donc comme un jour noir pour le duo Bilyaletdinov-Zubkov, qui a vécu dans un match de haut niveau le cauchemar ultime de tous les défenseurs : quatre buts encaissés en quatre présences consécutives ! Il faut y ajouter celui concédé en infériorité (où Zubkov avait pris la mise au jeu en zone défensive face à Lafleur parce que ses coéquipiers ne se bousculaient pas !). Une situation particulièrement difficile pour Vladimir Zubkov, qui dispute sa première grande compétition internationale sénior à 23 ans maintenant qu'il a intégré le CSKA de Tikhonov : il avait en effet une chance unique aujourd'hui en étant aligné à la faveur d'une petite blessure de Pervukhin, et on se remémomera cette contre-performance alors qu'il avait réussi deux bonnes premières périodes.

Le bilan est identique pour celui qui tient le rôle difficile du remplaçant de Tretiak, le gardien Vladimir Myshkin. Il a certes souvent été battu de (trop) près, mais laissait aussi trop d'angle aux attaquants canadiens en jouant un peu trop en retrait sur sa ligne. L'absence de Tretiak - poursuivi par les chasseurs d'autographes de Montréal profitant qu'il rejoigne le banc avec les mains libres - laisse une cartouche en réserve aux Soviétiques, car il inspire crainte et respect aux Canadiens. Mais après ce match, c'est bien l'équipe à la feuille d'érable qui est devenue favorite du tournoi. L'URSS devra prouver ses ressources mentales pour se remettre de cette défaite en demi-finale face à son éternel rival revanchard, la Tchécoslovaquie.

Désignés joueurs du match : Wayne Gretzky pour le Canada et Sergei Shepelev pour l'URSS.

Compte-rendu signé Marc Branchu

 

Commentaires d'après-match

Denis Potvin (capitaine du Canada) : "Ils jouaient comme s'ils voulaient prendre le contrôle du match, et ils l'ont presque fait. Ils nous hypnotisaient avec leurs passes, et nous restions à les admirer en deuxième période. Mais la pause est arrivée, et nous avons décidé de prendre nos responsabilités. Les Soviétiques ne sont pas plus faibles qu'en d'autres occasions, mais la différence est que nous sommes organisés plus intelligemment. À la Coupe Canada 1976, les responsables avaient sélectionné tous les grands noms, peu importe s'ils étaient au zénith de leurs capacités ou non. Cette fois on a pris exclusivement des joueurs en pleine possession de leurs moyens et prêts à tout donner. Je me demande juste si l'on trouvera encore dans le futur des joueurs prêts à sacrifier deux mois de leurs vacances pour un fixe de 1200 dollars."

Scotty Bowman (entraîneur du Canada) : "J'ai dit à mes joueurs qu'il est absolument nécessaire de maintenir durablement les Soviétiques sous pression et de prendre consciemment un risque pour le faire. Nous ne devions pas les laisser mettre du tempo dans leurs actions, car dès qu'ils sont en zone offensive, il devient très difficile de les stopper. J'ai exigé que l'on joue agressivement, mais sans risquer des pénalités, car elles auraient brisé notre rythme. Il me paraît important d'avoir montré que nos joueurs sont préparés physiquement comme jamais une équipe canadienne ne l'a été. Cela a payé au dernier tiers. Nous sommes ravis de cette victoire acquise dans notre style. Mais nous savons que le plus dur est devant nous."

Vladimir Yurzinov (entraîneur-adjoint de l'URSS) : "Les Canadiens m'ont particulièrement impressionné dans la dernière période. Nous avons accordé une pause à Tretiak pour qu'il récupère. Il reste quand même deux matches-clés à jouer. Les nombreux jeunes joueurs se sont montrés impressionnés par l'agressivité de nos adversaires et par l'atmosphère dans la patinoire. Mais la raison principale de notre défaite est la performance exceptionnelle des Canadiens. Ils ont été fantastiques. Le tournoi continue. Si nous gagnons la finale, le match de ce soir n'aura plus d'importance."

 

Canada - URSS 7-3 (1-0, 1-2, 5-1)
Mercredi 9 septembre 1981 au Forum de Montréal. 16001 spectateurs.
Arbitrage de Bob Henry (USA) assisté de Bob Luther et Kevin Collins (USA).
Pénalités : Canada 16' (0', 10', 6') ; URSS 10' (4', 6', 0').
Tirs cadrés : Canada 33 (11, 10, 12) ; URSS 23 (7, 8, 8).

Évolution du score :
1-0 à 00'58" : Gretzky assisté de Dionne
2-0 à 23'49" : Lafleur assisté de Gretzky et Potvin (sup. num.)
2-1 à 31'45" : Larionov assisté de Kasatonov et Makarov (sup. num.)
2-2 à 33'40" : Shepelev assisté de Zubkov et Kapustin
3-2 à 44'08" : Middleton assisté de Linseman et Gare
4-2 à 46'29" : Dionne assisté de Lafleur et Gretzky
5-2 à 48'27" : Potvin
6-2 à 48'59" : Bossy assisté de Gillies et Trottier
7-2 à 51'25" : Goring assisté de Gainey
7-3 à 58'44" : Makarov assisté de Fetisov et Kasatonov (double sup. num.)

 

Canada

Attaquants :
Clark Gillies (2') - Bryan Trottier - Mike Bossy
Marcel Dionne - Wayne Gretzky - Guy Lafleur
Bob Gainey - Butch Goring - Ron Duguay (2')
Rick Middleton - Ken Linseman (2') - Danny Gare (2')

Défenseurs :
Denis Potvin (C, 4') - Larry Robinson
Craig Hartsburg - Raymond Bourque (2')
Barry Beck (2') - Brian Engblom

Gardien :
Don Edwards

Remplaçant : Mike Liut (G). En réserve : Paul Reinhart (D), Gilbert Perreault (A, cheville cassée).

URSS

Attaquants :
Vladimir Krutov - Igor Larionov - Sergei Makarov
Sergei Kapustin (2') - Sergei Shepelev - Viktor Shalimov
Nikolai Drozdetsky - Vladimir Golikov (2') - Irek Gimaev
Andrei Khomutov - Viktor Zhlutkov - Aleksandr Skvortsov

Défenseurs :
Vyacheslav Fetisov (2') - Aleksei Kasatonov
Sergei Babinov - Valeri Vasiliev (C, 2')
Vladimir Zubkov (2') - Zinetula Bilyaletdinov

Gardien :
Vladimir Myshkin

Remplaçant : Vladislav Tretiak (G). En réserve : Vassili Pervukhin (D), Aleksandr Maltsev (A, épaule).

 

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