Suisse 2020/21 : présentation

 

Novembre est le mois où nous publions traditionnellement notre panorama du championnat suisse, et c'est un mois particulier cette année. Le hockey sur glace se poursuit à huis clos à cause de la seconde vague de Covid-19, le taux de contamination étant actuellement le plus fort d'Europe dans le canton de Genève selon l'OMS. Le 26 octobre, les clubs suisses ont envoyé une lettre ouverte pour demander à continuer leur activité en expliquant que les règles sanitaires mises en place dans le public fonctionnent. Deux jours plus tard, la Suisse a limité la fréquentation des lieux clos à 50 personnes, dont 15 spectateurs maximum dans les patinoires. Bienne, Lausanne et Zoug se sont prononcés pour l'arrêt du championnat, mais la majorité a décidé de continuer jusqu'au 1er décembre, en espérant négocier des aides non remboursables d'ici là. Sachant qu'un tiers des rencontres avaient déjà été reportées depuis le début de saison, le calendrier pourrait ne pas être tenu et le classement pourrait être adapté à la moyenne de points en jouant au moins 75% des rencontres. Les clubs ont demandé la suppression des matches de l'équipe nationale (entraînant le forfait de la Suisse à la Deutschland Cup).

La Confédération a mis en place des financements spéciaux pour les clubs sportifs en difficulté, tant pour 2020 que pour 2021. Pour le sport amateur, il s'agit de 100 millions de francs suisses par an de contribution "à fonds perdus", comme les Suisses allemands le disent en français dans le texte, c'est-à-dire de subventions. Pour le sport professionnel, principalement le football et le hockey qui ont fait un lobbying commun, il s'agit de 175 millions de francs suisses par an, mais ce sont des prêts sujets à remboursement sous une durée maximale de 10 ans. L'objectif est d'assurer que tous les clubs puissent finir la saison. Si ces prêts - à hauteur d'un quart de la masse salariale 2018/19 des clubs - ne sont pas remboursés sous 3 ans, les clubs devront diminuer le volume des gros salaires (au-dessus de 148 000 francs, soit 137 000 euros annuels) de 20% par rapport à la situation pré-Covid. En clair, l'argent public ne devra pas servir à s'acheter des vedettes. Et le marché s'est déjà adapté en corrigeant nettement à la baisse.

Les clubs suisses vivent sur un gros contrat télé général qui rapporte 35 millions par an et court jusqu'en 2022. C'est plus de la moitié du budget de la fédération suisse, qui redistribue ensuite l'argent aux clubs. Mais cette union sacrée va voler en éclats. Le système qui a porté le hockey suisse depuis des années (une Ligue A et une Ligue B sous un même toit puis le hockey amateur) touche à sa fin. Ligue et fédération formaient une entité juridique commune depuis 2009. La National League, la plus attractive pour les télévisions, veut redevenir autonome.

La Swiss League se fait la même réflexion, pour ne plus être dépendante des décisions des clubs d'élite (Zurich et Zoug avaient deux voix au lieu d'une grâce à leurs équipes-fermes !). Elle veut confier son destin à Jean Brogle, un consultant en droits sportifs qui conseillait la télévision publique sur le plan juridique. Si quelqu'un a les réseaux et compétences pour négocier un contrat, c'est lui. Mais une deuxième division est-elle assez attractive pour conserver les 4 millions d'euros qui étaient sa part du gâteau ? Peut-être en se vendant comme "authentiquement suisse" parce que la National League envisagerait... de passer de 4 à 10 étrangers (mais en incluant les étrangers à licence suisse qui ne comptent pas aujourd'hui et qui sont en moyenne 4 par club).

L'autre perdant devrait être la fédération. Les droits télévisés de l'équipe nationale ne pèsent pas lourd car ils n'incluent que les matches amicaux et pas les championnats du monde (dont les recettes de télévision appartiennent à l'IIHF). En plus, la fédération vient de perdre son partenaire majeur, les assurances Zurich, qui sponsorisaient la sélection, les arbitres et la Coupe de Suisse pour 1 million de francs par an. C'est pourquoi la coupe a été supprimée pour la prochaine saison 2021/22, dont le calendrier s'annonce compliquée en une année olympique.

Le hockey suisse semble donc se préparer à se déchirer et voir chacun tirer dans son sens pour avoir sa part du gâteau... alors même que le gâteau risque de se rétrécir. L'exemplarité structurelle qui a permis à la Suisse de s'approcher du groupe très fermé des meilleures nations mondiales pourrait donc bientôt être de l'histoire ancienne.

 

 

La "National League"

 

Avec 4 équipes qui se tenaient en un seul point, la dernière saison régulière fut extrêmement serrée, mais Zurich avait terminé en tête et figure naturellement comme le favori. Les ZSC Lions ont tout de même dû gérer quelques départs à des postes-clés. Ils ont laissé partir Joni Ortio pour jouer de nouveau sans gardien étranger. Le fidèle Lukas Flüeler, parfois fragile, est maintenant flanqué de Ludovic Waeber, un second gardien qui jouait peu (9 matches par an en moyenne depuis trois saisons à Fribourg-Gottéron). Waeber a pourtant été la bonne surprise du début de saison en remportant ses cinq premières parties, quand Flüeler commençait par deux défaites. Il tournait alors à plus de 97% d'arrêts... mais n'a plus stoppé que 71% des tirs sur les trois rencontres suivantes.

Le poste de gardien reste le talon d'Achille potentiel des Zurichois. La défense n'a pour sa part enregistré qu'un seul changement : le Français Johann Morant apporte son expérience et son physique, sans prétendre remplacer le potentiel de Tim Berni, qui était le capitaine de l'équipe nationale junior et que les Columbus Blue Jackets ont mis sous contrat. Mais tant que les camps NHL ne reprennent pas, Berni reste à Zurich.

Plus la saison NHL prend du retard, et plus les ZSC Lions se frottent les mains. Normalement, le meilleur marqueur du dernier championnat Pius Suter, destiné à Chicago, devait être remplacé par Sven Andrighetto, ancien joueur de NHL qui a raté sa saison en KHL qui a signé pour cinq ans à Zurich. Resté sur place, Suter devait d'abord jouer avec la réserve des GCK Lions, pour permettre à l'équipe de trouver un équilibre sans lui en sachant qu'il partirait. Mais après deux lourdes défautes contre le concurrent Zoug (3-6 et 2-8), le directeur sportif du ZSC Sven Leuenberger a changé son fusil d'épaule. Non seulement il a rappelé Suter, officiellement parce que celui-ci voulait se préparer à un plus haut niveau pour la reprise NHL, mais en plus il a engagé le supertalent autrichien Marco Rossi (n°9 de la draft). Ces deux jokers paraissent presque superflus dans une attaque qui compte déjà - sans eux - 3 étrangers de haut niveau et 10 attaquants internationaux, dont 6 avec une expérience en championnat du monde. L'entraîneur suédois Rikard Gronborg doit gérer cette surabondance de biens offensifs alors même que son équipe vacille surtout derrière...

 

L'annulation des play-offs a certainement été une plus grande mauvaise nouvelle encore pour Zoug que pour Zurich. L'EVZ n'a été champion qu'une fois en 1998 et attend tellement ce deuxième titre. Une occasion perdue est donc plus mal vécue que dans les clubs bardés de titres. Le meilleur gardien du pays Leonardo Genoni (33 ans) et le capitaine et pilier défensif Raphael Diaz (bientôt 35 ans) ne seront pas éternels.

En plus, la rumeur prête à Grégory Hoffmann, sans doute le meilleur attaquant suisse du championnat, l'intention de tenter sa chance en NHL l'an prochain. Le premier trio offensif de Zoug où il est alimenté par le centre tchèque Jan Kovar reste une référence. Pour mieux équilibrer les lignes, le joueur de complément Dario Simion y a été placé dès la pré-saison avec Hoffmann et Kovar à la place d'un autre attaquant de grand gabarit, Carl Klingberg.

Si Hoffmann partait l'été prochain, ce serait vraiment l'année ou jamais pour soulever le trophée. Zoug regrettera-t-il de ne pas avoir fait de proposition à Sven Andrighetto et d'avoir laissé son concurrent s'en emparer ? Le club avait alors décrété qu'il arrêtait les transferts pendant la pandémie, même s'il n'est pas du tout en danger car son président, le pharmacien Hans-Peter Strebel, a fait fortune en inventant des médicaments contre le psoriasis et la sclérose en plaques. Le mécène vient d'ouvrir pour 100 millions de francs un centre d'entraînement sportif sans équivalent en Europe (OYM). Il se positionne plus en bâtisseur et ne recherche pas - ou plus seulement - le transfert-choc.

 

Si Zoug peut être impatient, que dire alors des trois grands clubs romands qui n'ont jamais été champions ? Genève-Servette restait sur une saison exceptionnelle dans le quatuor de tête. Il aborde ce nouveau championnat en pleine confiance, même si pour la première fois, après vingt ans de présence comme entraîneur et/ou manager (et un temps propriétaire), Chris McSorley n'a plus de fonction officielle. Il est toujours employé du club, mais comme il ne paraissait plus suivre la nouvelle gouvernance du club, il a été remplacé le 1er août en tant que directeur sportif par le responsable du hockey mineur Marc Gautschi.

L'effectif qui se dessinait déjà a belle allure. La meilleure défense de la dernière saison a été conservée, même si le gardien a changé. Dans l'ombre de Robert Mayer (parti à Davos), Gauthier Descloux doit maintenant s'imposer comme numéro 1 à 24 ans, en concurrence avce le vétéran Daniel Manzato. Mais surtout, les Genevois ont recruté un joueur techniquement de haut niveau mondial, Linus Omark ; le Suédois, lassé de la KHL, est capable de faire la différence à tout moment et distribue de belles passes à ses compagnons de ligne Damien Riat - joueur formé au club et actuellement prêté par les Capitals de Washington - et Joël Vermin, joueur majeur arrivé à l'issue du feuilleton de l'été.

Vermin a été obtenu de manière providentielle, avec comme monnaie d'échange l'international français Tim Bozon et l'international junior tchèque Petr Cajka (qui n'est pas encore un titulaire). Un échange dont Genève-Servette sortira encore plus gagnant si jamais les joueurs étrangers "à licence suisse" perdent leur statut spécial après 2022. Les Aigles étaient ceux qui en avaient le plus sous contrat, après avoir formé des Français puis des Lettons dans leurs rangs juniors. Les deux Baltes révélés l'an passé sont toujours là, mais il ne reste plus qu'un seul tricolore (Eliot Berthon), et tous ne sont sous contrat que jusqu'à 2022.

 

Peu après avoir emménagé dans la splendide Vaudoise Aréna, le Lausanne Hockey Club a changé de mains. Les anciens propriétaires nord-américains n'ont pas investi autant que prévu et n'ont pas rentabilisé les dépenses effectuées dans les transferts. Les deux nouveaux propriétaires majoritaires (mais minoritaires l'un sans l'autre) viennent de l'est, mais habitent en Suisse de longue date. Zdenek Bakala est un millionnaire tchèque originaire d'Ostrava qui vit à Nyon et possède des entreprises dans l'énergie, les mines et la finance (il avait aussi dirigé l'équipe cycliste Quickstep). Gregory Finger est un investisseur russo-américain très discret qui vit dans la région depuis 20 ans mais dont la presse n'a même pas une photo.

Le troisième homme, le seul présent à la conférence de presse, est le visage du club : Petr Svoboda, l'auteur du but de la finale olympique 1998, l'ancien agent (notamment de Jagr). S'il a moins de parts que les deux autres, Svoboda est le seul à avoir la connaissance du hockey et est donc l'homme fort du LHC, celui qui prend les décisions. Il en a d'ailleurs pris beaucoup, trop selon les détracteurs. Avant que la vente du club ne soit finalisée, il avait déjà participé à la mise à l'écart du directeur sportif Jan Alston et de l'entraîneur finlandais Ville Peltonen (dont l'agent réclame 900 000 euros au club).

Svoboda a confirmé son ami Craig McTavish - qui a remplacé Peltonen - comme entraîneur. Son frère Karel Svoboda (champion de France 1991 avec Grenoble) travaille au club comme skills-coach. Même si le directeur général Sacha Weibel est toujours en place, les décisions importantes sont toutes prises par Petr Svoboda. Après avoir annoncé à Joël Vermin qu'il devait s'en aller, il ne s'est pas dédit, même si l'origine du conflit - une dispute entre Vermin et le gardien Luca Boltshauser - aurait pu s'apaiser dans le vestiaire. Être forcé à un échange n'est pas la meilleure façon de le négocier, d'autant qu'en face la "contrepartie" (Tim Bozon) n'avait pas non plus envie de se faire forcer la main.

Au bilan, le LHC a procédé à deux échanges à 1 contre 2, comme pour les paquets de lessive (Tyler Moy contre Floran Douay et Guillaume Maillard puis Vermin contre Bozon et Cajka). Dans les faits il a cédé deux joueurs de top-6 offensif contre des joueurs de troisième ou quatrième ligne. Il a donc été très critiqué et tous les observateurs l'ont déclaré grand perdant de l'été. Svoboda a été accusé de détruire l'âme de l'équipe, a fortiori quand il a annoncé que l'ex-capitaine Etienne Froidevaux était libre de se trouver un autre club. Mais dans l'immédiat, Lausanne s'est construit un bel effectif. Vermin et Moy sont plus facilement oubliés parce qu'une nouvelle première ligne efficace est dirigée par le centre suisse Denis Malgin, prêté par les Toronto Maple Leafs dans l'attente que leur saison ne commence, entouré de deux ailiers arrivés - définitivement de NHL, le passeur Brian Gibbons et le buteur Charles Hudon.

 

Toujours prêt à retomber dans une crise, Lugano cherche toujours la bonne formule pour revenir au sommet. Ce sera peut-être plus simple à huis clos ? La ferveur de la curva n'était même plus un atout pour le HCL, devenu une équipe faible à domicile. Les journalistes et supporters sont toujours aussi impitoyables quand même. L'entraîneur Serge Pelletier, arrivé en décembre dernier, est tout de même plus éloigné de la pression et peut travailler tranquillement.

La reconstruction prendra un peu de temps car il ne reste qu'un étranger, Joni Lajunen, et encore il s'agit d'un absent, convalescent après une blessure à la hanche. Linus Klasen est reparti au bout de six ans. Il fallait trouver un nouveau meneur de jeu offensif. Mark Arcobello a été engagé pour trois ans : c'est un centre habile mais surtout c'est quelqu'un qui sait gagner, comme il l'a prouvé à Berne. Néanmoins, les lignes offensives sont encore construites de manière temporaires avec des prêts de NHL, l'ailier Dave Carr et le jeune centre suisse Philipp Kurashev sur la deuxième ligne.

L'important est donc de bâtir une structure défensive. Et cela semble fonctionner. Le système mis en place par Serge Pelletier et appliqué par les joueurs arrive à éviter les occasions dangereuses adverses et à mettre en confiance le gardien Niklas Schlegel, lui aussi arrivé en décembre dernier dans un contexte difficile. Ces lignes arrières sont équilibrées, et même si Tim Heed ne brille pas individuellement, ce défenseur suédois arrivé de San José fait bien son travail et mérite donc que son contrat signé jusqu'au 15 novembre soit prolongé. Lugano ne fait pas vibrer les foules, mais Lugano se construit calmement, et c'est actuellement plus important.

 

Techniquement parlant, Berne est toujours le champion sortant... même s'il avait déjà perdu son titre en étant éliminé des play-offs. Roi sans couronne, le SCB se conduit comme un explorateur de nouvelles frontières qui redémarrerait de zéro. Le directeur général Marc Lüthi a recruté avec Florence Schelling la première femme à prendre la direction sportive d'une équipe masculine, et celle-ci a nommé avec son assentiment l'entraîneur canadien Don Nachbaur, présenté par la presse helvétique comme "sans expérience comme entraîneur-chef chez les pros"... ce qui est très condescendant vis-à-vis du club slovaque de Zvolen qu'il coachait l'an passé.

Ayant surtout acquis son expérience chez les juniors, en WHL, mais aussi pendant un peu plus d'un an comme entraîneur-adjoint des Los Angeles Kings avant qu'ils ne virent tout leur staff d'un coup, Nachbaur professe sans surprise un hockey nord-américain, très agressif. Il est aussi plus disert que le taiseux Jalonen qui avait conduit le SCB à ses dernières victoires. Son défaut est de n'avoir aucune connaissance du contexte suisse. C'est pourquoi il devait être assisté de Lars Leuenberger qui connaît le hockey bernois comme sa poche. Mais Leuenberger a été appelé en urgence comme entraîneur de Bienne fin août (voir plus bas).

Le plan ne fonctionne pas exactement comme prévu. Gaëtan Haas, prêté par les Oilers d'Edmonton, devrait former un duo international avec Vincent Praplan, mais l'Ours n'a pas encore sorti les griffes. Certains commencent à douter que les fidèles qui ont porté le club à trois titres (2016, 2017, 2019), comme le défenseur Ramon Untersander et le capitaine Simon Moser, aient la même motivation. C'est le défenseur français Thomas Thiry qui a obtenu la fiche la plus positive de ce début de saison, avec même un pointage offensif inédit. Mais le joueur dont tout le monde parle, c'est le gardien formé au club Philip Wüthrich, revenu après deux bonnes années en prêt à Langenthal pour mettre pression sur le titulaire finlandais Tomi Karhunen. La grande médiatisation de Wüthrich - après son premier match en élite à 22 ans - en dit long sur le manque de relève en Suisse dans les cages !

Si on se projette loin en lui imaginant un grand avenir, c'est peut-être pour oublier le présent. Club avec la plus grande patinoire d'Europe, le SCB est logiquement le club qui perd le plus de ne pouvoir remplir ses tribunes. En octobre, Marc Lüthi dénonçait dans une lettre ouverte la décision cantonale de limitation à 1000 spectateurs. Une semaine plus tard, quand c'est toute la Suisse qui a dû jouer à huis clos, Lüthi s'est prononcé pour la poursuite de la saison car il n'est pas sûr que ce soit mieux dans un mois et qu'il s'est presque résigné à une saison entière sans spectateurs, qui lui économisera les frais d'organisation et de sécurité, voire lui permettra de négocier. Dans cette période de pandémie, il vaut mieux être prêt à repartir d'une feuille blanche et à changer ses plans. Partant de l'arrière, Berne a revu sa philosophie et toute nouvelle positive ne pourra être qu'une bonne surprise.

 

Il y a un an, le HC Davos signait un contrat lucratif avec la Res Ubique Fondation de Peter Buser, d'habitude active dans la musique et dans l'art : 11,8 millions de francs suisses sur 8 ans pour le nom de sa patinoire et pour mettre en place devant l'entrée de celle-ci une salle temporaire pour organiser des concerts de musique classique pendant les deux grands évènements internationaux qui ont lieu à Davos l'hiver : la Coupe Spengler et le Forum Économique Mondial. Sitôt le contrat signé, le millionnaire excentrique Peter Buser, autoproclamé "playboy" suisse de 82 ans qui n'aime rien tant que s'entourer de femmes légèrement vêtues, ne trouvait rien de mieux que de donner une interview à la télévision suisse avec une femme sur le sol à ses côtés dont il vantait la servilité.

Le HCD devait-il renoncer à ce sponsor gênant ? C'est le contraire qui s'est produit : c'est Buser qui a demandé à être remboursé de ses premiers versements parce que le club n'a pas tenu sa part des engagements en n'installant pas la salle de concert. Et pour cause : à cause de la pandémie, la Coupe Spengler est annulée et le Forum économique est repoussé à l'été. Le club maintient être dans son bon droit et attend le prochain versement au 1er janvier, dont on sait qu'il n'aura pas lieu. La bataille juridique s'annonce longue alors même que le HCD est privé de sa poule aux œufs d'or qu'est la Coupe Spengler. Privé de plus de la moitié des recettes, le HCD est un club au budget habituellement grassouillet qui n'aura bientôt que la peau sur les os. La saison consommera toutes ses réserves et il va sans doute devoir faire d'autres économies dans l'avenir, ce qui sera possible car la plupart des joueurs seront en fin de contrat.

Mais alors, comment le retour de Joe Thornton est-il possible ? Le club s'est pourtant interdit toute nouvelle dépense et ses gros salaires ont accepté de baisser leur salaire d'un quart cet été ! Mais en fait, le Canadien, qui a gagné 111 millions de dollars pendant sa carrière NHL, joue gratuitement. Rappelons qu'il a rencontré son épouse à Davos pendant le lock-out (en devenant champion de Suisse avec Davos), qu'il y a acheté un appartement où il revient chaque été, et qu'il a désormais un passeport helvétique. L'arrangement es simplement qu'on lui remboursera les frais engagés - l'automobile louée sur place et les éventuelles amendes pour excès de vitesse - l'an prochain ou dans deux ans, pour ne pas grever le budget déjà plombé de la saison en cours ! À 41 ans, Thornton se maintient toujours en condition physique parfaite en étant le plus assidpu à l'entraînement. Il amène surtout une intelligence de jeu exceptionnelle, avec une grande économie de moyens, à une équipe bâtie sur la vitesse, à l'instar de son ailier Aaron Palushaj, qui vient malheureusement de se blesser au coude. Quand celui-ci reviendra, Thornton sera peut-être déjà reparti pour le début de saison NHL (il a signé à Toronto).

Mais peut-être plus grave encore que Palushaj, le défenseur Lukas Stoop s'est blessé au genou alors que les lignes arrières sont déjà privées de Félicien Du Bois (blessé au talon d'Achille lors de la première semaine d'entraînement et qui a annoncé sa retraite en fin de saison) et de Samuel Guerra (blessé au pied) alors que Claude Paschoud sortait tout juste de l'infirmerie. Les jeunes défenseurs qui les remplacent manquent encore d'expérience et de muscle pour protéger Robert Mayer, le spectaculaire gardien de Genève que Davos a signé pour cinq ans dans son seul investissement risqué de l'intersaison.

 

Malgré l'annulation des play-offs qu'il avait cette fois atteint, Fribourg-Gottéron a réussi le tour de force de finir l'exercice avec un bénéfice de 1925 francs suisses. Un tout petit montant, certes, mais très appréciable après six années dans le rouge. Le club s'imaginait déjà un avenir radieux dans sa toute nouvelle patinoire de 8934 places à la façade ornée d'écailles métalliques évoquant le dragon, son emblème. Il visait initialement 7000 abonnés et des tribunes toujours pleines pour une ambiance de feu. Il espérait ensuite un remplissage suffisant grâce aux doubles escaliers hélicoïdaux et aux quatre entrées qui facilite la séparation des spectateurs. Mais la fierté architecturale de toute une région reste vide en ce moment. La première saison de son existence sera frustrante, mais coûtera quand même 1,8 million de francs suisses de loyer.

Le directeur sportif Christian Dubé a économisé sur un salaire d'entraîneur, en continuant à occuper le poste qu'il a pris en octobre dernier. Il a libéré l'équipe de son corset défensif et lui a donné un visage plus offensif apprécié des joueurs. Mais il devra prouver ses compétences tactiques sans avoir à ses côtés le "conseiller" pas vraiment occulte Sean Simpson, parti entraîner l'équipe de Hongrie. En période de pandémie, c'est peut-être un luxe de payer un joueur pour rester en tribune. Mais Gottéron avait déjà recruté avant la crise sanitaire un cinquième étranger, Chris DiDomenico, pour maintenir la concurrence avec le trio toujours présent (David Desharnais, Viktor Stålberg, Daniel Brodin) : le défenseur offensif américain Ryan Gunderson a sa place plus garantie et est donc le plus à même défendre sa position de meilleur marqueur de l'équipe obtenue la saison dernière !

Ces étrangers sont tous trentenaires, comme le gardien Reto Berra et les plus si éternels Julien Sprunger et Andrej Bykov (qui ne portent plus vraiment l'offensive), mais le reste du groupe a été nettement rajeuni. Fribourg s'est défait de ses anciens ailiers de troisième et de quatrième ligne (Lhotak, Vauclair) pour faire place à des joueurs bien plus jeunes. Les Dragons ont notamment recruté un Français, Jordann Bougro : le cousin de Yohann Auvitu s'est taillé à 22 ans une place de titulaire au plus haut niveau après être revenu de sa blessure de la saison passée.

Comme la relégation a été supprimée pour cause de Covid-19, la ligue a instauré des pré-playoffs entre la septième et la dixième place - à la mode allemande - pour ne pas perdre le suspense en bas de tableau. Des pré-playoffs qui semblent une destination logique pour les Fribourgeois, mais ils se prennent à rêver à mieux après un bon début de saison.

 

La belle ascension de Bienne, peu à peu passé de promu à équipe de haut de tableau, a failli connaître une apothéose la saison passée sur la scène européenne. Il a seulement été éliminé en prolongation des quarts de finale de Champions Hockey League par le futur vainqueur Frölunda. Mais cette progression régulière n'est pas infinie. Les trois places consécutives dans le top-5 ont peut-être constitué un plateau difficilement inatteignable. Il n'y a pas eu cette fois de gros transfert estival.

Au contraire, le club a appris une terrible nouvelle. Son entraîneur finlandais Antti Törmänen, qui avait attrapé la Covid-19 en mars, avait des problèmes de santé plus graves, et qui n'avaient rien à voir. Peu avant ses 50 ans, il a été opéré d'un cancer de la vésicule biliaire fin juillet. Il était présent pour la reprise de l'entraînement le 10 août, mais n'était pas en état de travailler et le club avait déjà annoncé lui chercher un remplaçant pendant ses six mois de thérapie. Le directeur sportif Martin Steinegger a fait appel à Lars Leuenberger, entraîneur champion de Suisse en 2016, qui quitte pour la première fois Berne depuis qu'il a raccroché ses patins pour commencer sa carrière d'entraîneur et dirigeant en 2006.

Sa tâche est difficile car Bienne se sent moins sûr sans Jonas Hiller dans les cages. Le vétéran de la NHL avait tenu un rôle dans les quatre dernières années, et on savait que sa retraite laisserait un vide. Joren van Pottelberghe peine à le faire oublier. Formé à Zoug puis à Linköping en Suède, il faisait figure de gardien du futur pour la Suisse, mais avait peiné à assumer le statut de co-titulaire à Davos à la sortie de ses années juniors, quand il devait remplacer le meilleur gardien du pays (Genoni). L'histoire se répète trois ans plus tard avec la succession d'un autre portier majeur (Hiller). Malgré l'expérience acquise dans l'intervalle, Van Pottelberghe symbolise la difficulté des jeunes gardiens helvétiques à se hisser au niveau de l'ancienne génération en fin de carrière.

 

Ce devait être une émouvante saison d'adieux. Ambrì-Piotta devait passer sa dernière saison dans la Valascia, ce temple du hockey qui semble sorti du fond des âges et témoigne d'une pure passion villageoise. À 61 ans, le vieux bâtiment en bois sera mis à la retraite. De l'autre côté du village, une nouvelle patinoire a été construite pour 51 millions de francs sur un ancien aéroport militaire. Ella été conçue par Mario Botta, un architecte de renommée internationale qui est connu notamment pour la cathédrale d'Évry, la seule cathédrale moderne en France. Mais ces bâtiments modernes ont-ils la même âme que les anciens ?

Attachés à leur Valascia, les supporters auraient aimé y communier tous ensemble pendant une dernière saison. La situation sanitaire ne le permettra plus. L'âme d'un club vit par les personnes et non par les bâtiments. En confiant son destin au directeur sportif Paolo Duca et à l'entraîneur Luca Cereda, deux de ses enfants, le HCAP a déjà réussi à allier son esprit familial unique à une efficacité managériale.

Toute la foi du monde ne permet cependant pas de rééditer des miracles. Après sa fantastique cinquième place, Ambrì est rentré dans le rang - dixième - après le départ de son meilleur marqueur Dominik Kubalik (troisième aux votes du meilleur rookie en NHL). Le Tchèque avait inscrit 25 buts, l'international slovène Robert Sabolic qui l'a remplacé n'en a mis que 5. Autant dire que le HCAP place d'immenses espoirs dans le recrutement du Finlandais Julius Nättinen, le meilleur buteur de la Liiga finlandaise, un joueur de 23 ans - comme Kubalik il y a deux saisons - qui adore se placer dans le cercle droit pour des reprises directes - là encore comme Kubalik.

Mais en utilisant ses quatre positions d'étranger en attaque, le HCAP a un peu négligé sa défense. L'international suisse Michael Fora s'y retrouve un peu seul et on demande beaucoup au nouveau venu Cédric Hächler (qui jouait sur la troisième paire de Rapperswil) en le mettant à la place dévolue l'an passé à un mercenaire (qui était Nick Plastino). Le club a heureusement plus d'assurance dans les cages où il a récupéré Damiano Ciaccio - déçu d'avoit perdu sa place de titulaire à Langnau - pour former un solide duo avec Benjamin Conz.

 

La stratégie d'utiliser tous les étrangers en attaque est aussi celle de Rapperswil-Jona. Il dispose en effet du meilleur marqueur parmi les défenseurs suisses la saison dernière, Dominik Egli, qui compte maintenant minimiser ses erreurs défensives pour progresser encore. Ce petit gabarit (1,73 m) et l'ailier reconverti Leandro Profico sont entourés de joueurs plus physiques avec notamment l'arrivée d'Igor Jelovac d'Ambrì.

Les attaquants étrangers sont eux de haut niveau. L'indispensable meneur tchèque Roman Cervenka a accepté de signer un contrat à la rémunération fluctuante selon la situation sanitaire, et cette marque de confiance - qui ne lui sera pas favorable... - a été très appréciée au club. Cervenka aura un nouveau buteur à alimenter. En plus du Canadien Kevin Clark, un autre joueur de 1,75 m a été recruté avec Steve Moses, le feu follet américain des Jokerit. Rappi devient un lieu favori des petits gabarits puisque le jeune attaquant de 21 ans Marco Lehmann - qui fait la même taille - est près à éclore au plus haut niveau après une grosse saison à Kloten.

La stratégie de faire confiance à des jeunes laissés de côté ailleurs (comme l'ancien capitaine des juniors suisses Nando Eggerberger arrivé en cours de saison dernière de Davos) fonctionne de mieux en mieux. Les Lakers sont devenus compétitifs et semblent prêts à abandonner la dernière place qu'ils ont occupée depuis leur remontée il y a deux ans. Sans risque de redescendre et avec dix places en pré-playoffs, ils veulent même regarder plus haut.

 

Sixième en 2019 pour la seconde qualification en play-offs de son histoire, Langnau est rentré dans le rang entre-temps. Les trois hommes-clés du succès ont tous souhaité partir pour des raisons différentes. Le transfert de Chris DiDomenico à Fribourg, connu très tôt, avait fait des remous dans l'Emmental et déclenché une crise. L'entraîneur Heinz Ehlers a demandé lui-même à annuler sa dernière année de contrat pour rentrer chez lui au Danemark. Le départ de Harri Pesonen à Magnitogorsk a un temps été remis en question, car le Metallurg n'avait pas versé l'indemnité négociée. Le club russe a en fait simplement attendu la date limite pour verser la somme de 400 000 francs suisses. Une recette très utile dans l'Emmental puisqu'elle couvre la prolongation de contrat du gardien letton Ivars Punnenovs, resté abordable dans le nouveau contexte économique où l'envolée salariale s'arrête.

Le président des SCL Tigers Peter Jakob n'a pas attendu la crise pour avoir un discours de prudence financière. C'est sa ligne de conduite depuis qu'il a repris le club au bord de la faillite en 2009. Il n'a jamais cru que les conseillers fédéraux verseraient des aides pour payer des sportifs professionnels plus payés qu'eux, et se contente d'évoquer la solution du chômage partiel, réglementairement plafonné à 148 000 francs annuels, somme plus en phase avec les grilles de rémunération de Langnau qu'avec celles des grands clubs. Les salaires au-dessus de 75 000 francs ont été baissés de 15% pendant l'été, et la masse salariale globale a été diminuée de 25%.

Toute la ligne de conduite du club a été à l'économie. Ehlers a simplement été remplacé par Rikard Franzén, son adjoint depuis six ans à Lausanne puis dans l'Emmental. Le Suédois est moins intransigeant que son ancien chef envers les joueurs qui ont commis une erreur, ce qui soulage un peu ceux-ci. L'exigence est limitée envers un effectif qui a commencé la saison à seulement 2 étrangers sur les 4 autorisés. Les deux meilleurs marqueurs Pesonen et DiDomenico n'ont tout simplement pas été remplacés. Les SCL Tigers ont simplement obtenu le prêt du jeune défenseur Erik Brännström - capitaine des moins de 20 ans suédois élu dans l'équipe-type du Mondial junior 2019 - par les Sénateurs d'Ottawa. Sachant qu'il n'a plus de risque de relégation dans l'immédiat, le club s'occupe uniquement de sa survie économique.

 

 

La "Swiss League"

 

La suppression de la descente, décidée pour permettre aux clubs d'élite de réduire la voilure et de passer la crise sans danger, a une conséquence importante : au lieu de devoir jouer un barrage contre le dernier de National League, le vainqueur de Swiss League sera automatiquement promu dans une élite qui passera à 13 l'an prochain. C'est une occasion unique pour Kloten, qui attend impatiemment son retour au plus haut niveau après deux ans au purgatoire.

Mais une équipe supplémentaire dispose des conditions d'infrastructure qui donnent le droit de monter : le HC Ajoie. Le chantier d'agrandissement de sa patinoire du Clos du Doubs a certes été ralenti par le coronavirus, mais le décalage de la mise en service décalée d'octobre à novembre n'est plus si grave dans ces périodes sans public, même si les hockeyeurs doivent commencer leur saison à l'extérieur. Le premier match dans la patinoire a d'ailleurs été reporté à cause de 6 cas positifs de Covid. Mais le club peut se projeter plus loin. Les travaux de la seconde piste de glace doivent permettre de l'ouvrir l'été prochain. Les primes de la fantastique victoire en Coupe de Suisse, qui ont fait la fierté de tout le Jura, ont permis au club de boucler un budget positif de 101 000 euros, même si la saison en cours compte tenu de la grande part des buvettes dans le budget. Avec le duo canadien qui domine la ligue depuis cinq ans (Philip-Michaël Devos et Jonathan Hazen).

L'EHC Olten rêve aussi de remonter après avoir assaini ses dettes passées. Mais il n'a encore jamais réussi à remporter les play-offs, et avant l'interruption de la dernière saison, il avait encore été éliminé par son rival éternel Langenthal, pourtant en cure d'économies depuis un an. Ce club a commencé la saison sans étrangers avant d'engager Eero Elo - libéré par l'autre SCL qui réduit ses dépenses (Langnau) - pour à peine 5000 francs suisses par mois, dans un pays où plusieurs cantons viennent d'instaurer un salaire minimum à 3800 francs. Le Finlandais a divisé son salaire par quatre pour rester dans la région. Viège et Thurgovie devraient également finir en play-offs, tout comme La Chaux-de-Fonds entraîné par l'ancien sélectionneur des juniors suisses Thierry Paterlini : même s'il a refait des économies depuis l'année du centenaire, le HCC a recruté l'international norvégien Mathias Trettenes et ses joueurs français Lou Bogdanoff et Simon Barbero continuent de tenir un rôle notable dans l'équipe.

Pour sa deuxième année après la montée, le HC Sierre espère atteindre les play-offs en devançant ses rivaux directs que sont les GCK Lions et Winterthur - qui n'y est encore jamais arrivé. Les équipes-réserves que sont l'EVZ Academy - avec moins de 20 ans de moyenne d'âge - et le HCB Ticino sont destinées à finir une fois de plus en fond de classement : des adversaires peu attractifs dont la Swiss League voudrait se débarrasser à terme dans sa volonté d'autonomisation.

 

Marc Branchu

 

 

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