États-Unis - France (18 février 1992)

 

Jeux Olympiques d'Albertville 1992, quart de finale.

C'est le plus grand jour de l'histoire du hockey sur glace en France. L'équipe nationale joue un quart de finale des Jeux Olympiques, et elle se rêve même capable de le gagner. L'adversaire est inattendu, car personne ne s'attendait à ce que les Américains terminent premiers de leur poule. Il s'agit en fait d'une belle revanche pour le coach Dave Peterson. Lorsque son équipe avait terminé septième du dernier tournoi olympique de Calgary, on pensait ne plus le revoir. Même le président du CIO, Juan Antonio Samaranch, l'avait critiqué pour avoir mal géré son équipe. "Je ne savais pas qu'il était expert en hockey", avait-il rétorqué non sans raison.

Normalement, aux États-Unis, on ne pardonne pas une telle défaite. Le premier choix de la fédération américaine était d'ailleurs Herb Brooks, l'architecte du miracle de 1980, mais elle n'a pu trouver un accord avec lui. Elle s'est donc rabattue sur le revanchard Peterson, en lui demandant simplement de suivre un cours de relations publiques pour restaurer son image. Elle a mis en place pour lui une équipe plus expérimentée et une bien meilleure préparation qui dure depuis des mois. Si Peterson s'était fourvoyé en 1988 avec une tactique offensive, il a cette fois bâti la meilleure défense du tournoi.

La France est cependant bien décidée à la bousculer d'entrée. La première passe américaine approximative est utilisée pour envoyer le palet au fond de la patinoire. Guy Gosselin y prend une grosse charge d'Antoine Richer, et tout de suite le premier trio français met le feu. L'avertissement fait lentement effet sur les Américains, qui reprennent le contrôle de la partie après quelques minutes difficiles. Ils utilisent notamment leur vitesse supérieure sur les ailes.

À mi-période, Stéphane Barin tente un petit pont trop ambitieux au centre de la glace sur Moe Mantha, le défenseur expérimenté qui était remplaçant contre la Suède hier soir jusqu'à ce que Brown se blesse. Mantha a sa crosse entre les jambes et contre donc facilement le palet qu'il va récupérer contre la bande... avant de prendre l'initiative d'une longue passe en retrait vers son collègue Sean Hill. C'est mal connaître Barin qui n'a pas abandonné : il est sur la trajectoire de cette passe hasardeuse et envoie le palet dans le filet d'un tir croisé à mi-hauteur côté plaque de Ray Leblanc (1-0).

C'est la première fois que les États-Unis ne marquent pas les premiers dans ce tournoi, et cela semble les affecter. La confiance est française et se ressent dans les passes et dans les décisions de jeu. Dans la discipline aussi. Steve Heinze commet un cinglage hors de l'action. Or, les Américains sont privés pour ce match de Ted Drury, le joueur majeur de leur excellente infériorité numérique. David Emma le remplace très bien dans ce rôle, puisqu'il intercepte et dégage le palet le plus dangereux dans le slot. La France met la pression jusqu'à la dernière minute, et rentre aux vestiaires avec un avantage inespéré mais pas immérité.

La deuxième période commence comme la première, par la pression physique de la première ligne française contre les bandes. McEachern soutient mal une mise en échec de Pouget et lui fait tomber son casque en levant la crosse : pénalité américaine. Christophe Ville s'approche de la cage par le côté droit. Son tir à bout portant ricoche sur le gardien Ray Leblanc, retombe juste avant la ligne et rebondit. Le portier américain s'en saisit en l'air, sans doute avant qu'il ne soit entièrement entré en terre promise, malgré les réclamations françaises envers l'arbitre. Le jeu de puissance tricolore tire de tous côtés, sans marquer ce deuxième but qui le rapprocherait de la demi-finale.

Le premier accrochage sifflé du match (il y en a eu d'autres avant) est celui d'Arnaud Briand sur Scott Lachance derrière la cage américaine. Cette pénalité-ci est transformée. Sean Hill lance à la cage et Keith Tkachuk arrive en troisième homme dans le slot alors que deux de ses coéquipiers mobilisent déjà les défenseurs. L'ailier de 19 ans attire Petri Ylönen à terre comme un vieux roublard et lève ensuite son palet dans le haut du filet (1-1, 25'44").

Les regrets s'accentuent encore avec cette magnifique action amenée par Christophe Ville. Il se sert d'abord de la bande pour contourner les défenseurs et permettre l'entrée en zone de Peter Almasy côté droit. Le Tchèque naturalisé lui rend le palet du revers, Ville feinte le lancer et trouve une passe magnifique vers Stéphane Barin à gauche du but. Les filets sont largement ouverts, Barin a une occasion incroyable d'entrer dans la légende avec un nouveau doublé encore plus important que celui du match d'ouverture... mais il rate son lancer et écrase le palet que Ray Leblanc est tout heureux de voir venir tout doucement vers lui pendant son plongeon (image de gauche). C'est le tournant du match.

Ville se fait chasser de l'engagement suivant, Donato gagne le palet face à Almasy, et Hill lance Marty McInnis qui prend de vitesse Bruno Saunier sur l'aile droite et repique au but. Petri Ylönen réussit un superbe poke-check, mais le palet revient sur le patin de Donato : talonnade du centre américain qui ramène le palet vers le slot... et talonnade d'Ylönen qui dévie ce palet vers ses filets ! Une partie de billard dont la France sort totalement plumée. L'arbitre considère que le but du patin n'est pas direct et qu'il peut être accordé, or la règle dit que cela ne peut être vrai que si le palet est touché dans l'intervalle par une crosse, ce qui n'était pas le cas (2-1).

Quand on joue le match de sa vie, on ne perd pas espoir si facilement. Antoine Richer, à mi-glace contre la bande, sort le palet vers Christian Pouget dans l'axe qui se présente seul devant Leblanc. Le gardien fait l'arrêt. Dans ce tiers-temps, chaque grosse occasion manquée par la France est suivie de la punition américaine. Après une première tentative bloquée par deux adversaires, Marty McInnis a du champ sur sa seconde incursion offensive car l'écran de Steve Heinze bloque Denis Perez. Il ne reste comme défenseur que Michel Leblanc, qui se couche mais voit le centre de McInnis passer de justesse sous son ventre. Seul face à la cage, Donato conclut du revers entre les bottes du gardien (3-1). McInnis, qui sent pousser des ailes depuis quelques minutes, accélère de nouveau, mais il est maîtrisé en un contre un par Poudrier.

Keith Tkachuk donne une mauvaise charge à Christophe Ville. Une chance mal négociée par la France, qui se fait des frayeurs dans sa zone. Philippe Bozon, qui n'est pas un défenseur même s'il tient ce rôle en supériorité numérique, se replie sur le même joueur que Poudrier et laisse ainsi Tim Sweeney être servi absolument seul face à la cage. Le meilleur marqueur américain avant ce soir semble tétanisé par cette position trop idéale, il tire dans les bottes d'Ylönen et Benoît Laporte vient récupérer le rebond. Les Français ne sont pas totalement décrochés au score, mais la pénalité s'est achevée.

La première anicroche se déroule à la dernière minute de cette deuxième période. McInnis lève le poing vers Poudrier pendant une charge, et le défenseur réplique de la crosse. Emma est ensuite pénalisé sur la sirène, et le jeu reprend donc à 4 contre 3 pour la France. Certainement la dernière chance à saisir. Bozon est à la bleue, Almasy à gauche, Ville à droite et Richer devant la cage. Deux rebonds à bout portant de Richer et Ville passent au-dessus, et la séquence s'achève par un cinglage de Richer. Le capitaine français se crée une occasion à sa sortie de prison, mais Ray Leblanc coupe bien l'angle une fois de plus en s'avançant pour parer le palet avec le bras droit.

Rien ne semble calmer la France qui mène 6 tirs à 0 dans la dernière période... mais le premier lancer américain sera le bon ! Bruno Saunier - accroché par Heinze - perd le palet à l'entrée de la zone neutre, Ted Donato surgit et centre à travers Poudrier pour Marty McInnis seul au second poteau (4-1). Ce coup-ci, c'est cuit, même si Kjell Larsson sort son gardien tôt, à quatre minutes de la fin, pour jouer à 6 contre 4. Hill est en effet en prison, laquelle se garnira une fois encore après de vilains coup de crosse de Lachance sur Bozon puis du gardien. Les empoignades à la sirène surviennent mal à propos en ce jour où le hockey français dispose d'une exposition médiatique sans précédent, mais tout revient dans l'ordre pour la poignée de mains.

L'équipe de France a vécu son jour de gloire, et elle s'y est livrée comme jamais. Loin d'être ridicule, elle a fait jeu égal, elle a même largement dominé aux tirs, mais elle n'a pas concrétisé ses occasions. Que le hockey français soit passé si près d'une demi-finale olympique reste une incroyable anomalie. Et un incommensurable exploit qui n'est pas près de se reproduire... Les Jeux Olympiques ont servi à mettre en lumière les carences de l'organisation du hockey en France, que les joueurs ont dévoilé au grand jour.

Étoiles Hockey Archives : *** Marty McInnis (États-Unis), ** Ray Leblanc (États-Unis), * Antoine Richer (France).

Compte-rendu signé Marc Branchu

 

Commentaires d'après-match (dans L'Équipe)

Christophe Ville (attaquant de la France) : "Notre capital confiance vis-à-vis de la Fédération est maintenant à zéro. On ne les croit plus. C'est fini. Les états généraux qu'ils veulent organiser juste après les JO, c'est de la poudre aux yeux. C'est uniquement une manœuvre politique. Ils vont essayer de sauver leurs places, dans la perspective des élections du mois de juin prochain. Que les membres du CNHG [Comité National du Hockey sur Glace] aient au moins la pudeur de ne pas récupérer notre succès à leur compte. Car ils n'y sont absolument pour rien. Bien au contraire ! Ils sont responsables du mauvais climat qui a perturbé notre préparation. Heureusement que nous avons pris les choses en main... De plus, depuis le début de la saison, le CNHG a été incapable de vendre le hockey aux médias. La communication est désastreuse. Ce serait dommage d'avoir fait un si beau parcours dans ces JO pour rien."

 

États-Unis - France 4-1 (0-1, 3-0, 1-0)
Mardi 18 février 1992 à 21h00 à la patinoire olympique de Méribel. 6100 spectateurs.
Arbitrage de George McCorry (CAN) assisté de Richard Schütz (ALL) et E. Larssen (NOR).
Pénalités : États-Unis 20' (2', 8', 10'), France 8' (0', 4', 4').
Tirs : États-Unis 17 (5, 8, 4), France 36 (8, 10, 18).

Évolution du score :
0-1 à 11'01" : Barin
1-1 à 25'43" : Tkachuk (sup. num.)
2-1 à 28'13" : Donato assisté de MacInnis
3-1 à 31'29" : Donato assisté de MacInnis et Heinze
4-1 à 46'29" : MacInnis assisté de Donato

 

États-Unis

Attaquants :
14 Joe Sacco - 15 Shawn McEachern (2') - 19 Scott Young
21 Tim Sweeney - 27 Carl J. Young - 44 Clark Donatelli (C)
28 Marty McInnis (+2, 2') - 6 Ted Donato (+2) - 11 Steve Heinze (+2, 2')
17 Keith Tkachuk (2') - 10 David Emma (2') - 20 Jim Johannson.

Défenseurs :
5 Guy Gosselin (A, +1, 2') - 4 Scott Lachance (2')
24 Bret Hedican - 3 Dave Tretowicz
25 Sean Hill (+2, 4') - 22 Moe Mantha (A, +1).

Gardien :
Ray Leblanc (2').

Remplaçants : Scott Gordon (G). Absents : Greg Brown (nez cassé hier), Ted Drury (genou), Mike Dunham (G).

France

Attaquants :
26 Christian Pouget - 25 Antoine Richer (C, 4') - 12 Philippe Bozon
2 Peter Almasy (-1) - 21 Christophe Ville (A, -1) - 7 Stéphane Barin (-1)
9 Pat Dunn - 14 Benoît Laporte - 8 Arnaud Briand (2')
28 Yves Crettenand (-1) - 10 Pierre Pousse (-1) - 15 Pascal Margerit (-1).

Défenseurs :
16 Jean-Philippe Lemoine - 19 Stéphane Botteri
24 Denis Perez (A) - 20 Michel Leblanc
22 Bruno Saunier (-2) - 18 Serge Poudrier (-2, 2').

Gardien :
Petri Ylönen.

Remplaçants : Jean-Marc Djian (G), 23 Gérald Guennelon, 11 Michaël Babin. Absent : Fabrice Lhenry (G).

 

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