Canada - République Tchèque (20 février 1998)

 

Demi-finale des Jeux Olympiques 1998.

Patrick Roy est ici en reconquête. Il veut prouver qu'il est bien le meilleur gardien du monde. Or, ce titre est aujourd'hui clairement attribué à Dominik Hašek, surtout depuis qu'il est devenu le premier gardien depuis trente-six ans à remporter le trophée Hart de meilleur joueur de la NHL. Même son été difficile à Buffalo, où on lui a reproché d'être responsable du renvoi de l'entraîneur Owen Nolan et où certains de ses coéquipiers comme Matthew Barnaby voulaient régler des comptes avec lui, n'a pas terni son aura. Après un début de saison en demi-teinte, il est revenu à sa meilleure forme, étincelante, à l'heure d'aborder ses Jeux Olympiques.

Mais dans cette demi-finale, Roy le convoque en quelque sorte à un duel ultime à distance. Il est le seul à pouvoir le faire. Suivant les conseils et les travaux de François Allaire, "Saint-Patrick" a développe le fameux style papillon et l'a érigé en modèle. À l'inverse, le style de Hašek n'appartient qu'à lui, même s'il dit avoir en partie appris cette technique instinctive grâce à Jirí Crha. Il a été dit que dans la formule à élimination directe des Jeux Olympiques, l'équipe qui aurait le meilleur gardien sortirait gagnante. Pour Patrick Roy, c'est l'occasion d'avoir sa revanche, en contribuant au titre canadien, et en dégonflant du même coup l'importance supposée de Hašek.

Le Canada s'efforce d'imposer rapidement sa conception du jeu, envoyer dans le fond, poursuivre le palet et lutter dans les coins. La partition est déjà connue, mais elle est remarquable de vitesse d'exécution. La défense canadienne arrive également à bien anticiper les attaques tchèques, interceptant le palet avant que la passe de Straka ne parvienne à Jágr, ou que celle de Patera ne trouve Procházka en position idéale devant le but. C'est donc finalement Jirí Dopita qui, par sa percée solitaire, met le feu à la maison Canada après cinq minutes de jeu. Une obstruction de Beránek offre une supériorité numérique aux Canadiens, mais leur seule action est une passe de Bourque pour Brind'amour qui contrôle du patin et tire sur Hašek qui dévie. Par la suite, les Tchèques prennent nettement l'ascendant. Milan Hejduk est contré en contournant la cage, mais il récupère le palet seul dans l'enclave, et Roy doit détourner son tir de la jambière. C'est ensuite un débordement de Jágr qui amène le danger devant les buts canadiens.

Le jeu s'équilibre au deuxième tiers-temps avec des actions de part et d'autre. La défense tchèque est plus sollicitée mais elle répond présent, à l'image du repli toujours excellent de František Kucera, par exemple sur le débordement de Shayne Corson, où le défenseur du Sparta Prague bloque la passe-tir en se couchant, se relève aussitôt et dégage le palet. Dominik Hašek est toujours parfaitement placé mais Patrick Roy ne veut pas être en reste : lorsqu'il arrête un tir de l'enclave de Rucinský après un dédoublement avec Reichel, on dirait qu'il lève bien haut un poing rageur lorsqu'il montre sa mitaine pleine. Il doit encore se substituer à sa défense quand Beránek, bien servi par Jágr, se trouve démarqué juste devant lui. Le match des gardiens tant attendu est plus que jamais lancé, et Hašek étonne encore par ses réflexes vifs comme l'éclair et son adaptabilité à la situation, en n'hésitant pas à lâcher sa crosse pour poser son gant de la plaque, le droit, sur le palet, lorsque sa mitaine en est trop éloignée.

Le match se terminera-t-il sur le score de 0-0, ce qui en dirait long sur la performance des deux gardiens tant les occasions ont été nombreuses ? Non, car sur une mise au jeu gagnée par les Tchèques en zone offensive, le lancer du coriace défenseur Jirí Šlégr passe au-dessus de l'épaule droite de Patrick Roy, masqué à ce moment-là par Fleury. Avec les arrêts d'extraterrestre qu'a réalisé Hašek jusqu'à présent, la tâche des Canadiens paraît insurmontable. Leur banc paraît dépité, même si Mark Recchi est particulièrement motivé sur la glace. Il a raison d'y croire même si les deux présences de sa ligne sont infructueuses. C'est ensuite Eric Lindros qui rentre en scène et qui sert de derrière la cage Trevor Linden. Le tir à bout portant de celui-ci s'élève sur la crosse de Richard Šmehlík, et Hašek ne peut donc rien faire. On en est donc à 1-1, et aucun des deux gardiens n'a montré la moindre faiblesse.

La peur a changé de camp. Les Tchèques sont tétanisés, ils n'osent plus jouer. Eux qui avaient dominé ce match en sont désormais réduits à reculer. Ils étaient si près de l'exploit et l'égalisation leur a cassé les jambes. La prolongation est devenue une contrainte dont chaque minute est une pénitence, chaque seconde un véritable calvaire. Ce chronomètre qui n'avance pas assez vite semble leur vouloir du mal. Le palet n'est plus leur ami, ils cherchent maintenant à s'en débarrasser, à fuir comme la peste cette rondelle de caoutchouc qui peut causer leur perte. Mais leur unique ennemi, c'est eux-mêmes. Car ils n'ont plus confiance en leur jeu, ce en quoi ils ont tort au vu de la physionomie de la temps réglementaire. Car c'est évidemment en n'allant plus de l'avant qu'ils commettent des erreurs et qu'ils se mettent en danger. Petr Svoboda doit ainsi se sacrifier en se couchant sur le palet, et il reçoit alors à terre un méchant coup de crosse de Steve Yzerman. Auteur d'un bon match, l'expérimenté défenseur des Flyers de Philadelphie doit rentrer aux vestiaires, touché au poignet, dès le début de ce temps supplémentaire de dix minutes.

Comme le Canada est toujours dominateur dans les engagements, c'est lui qui fait le jeu dans cette prolongation. À la moitié de celle-ci, Ivan Hlinka demande fort logiquement un temps mort pour tenter de calmer la panique qui s'empare de ses joueurs. Cela permet aussi de renvoyer sur la glace Jirí Dopita, toujours très utilisé, qui fait un bon travail avec David Moravec pour conserver le palet en zone adverse pendant de précieuses secondes. La peur de perdre l'a de toute façon emporté, les Tchèques ne feront plus étalage de leurs moyens offensifs, dont ils ont oublié jusqu'à l'existence. Ils ont maintenant reporté tous leurs espoirs sur Dominik Hašek, que les Canadiens cherchent toujours à intimider et à chatouiller de près comme le fait Theoren Fleury. Mais cela ne perturbe pas le Dominator, parti pour passer derrière ses buts, et qui se relève et revient stopper le tir d'Adam Foote alors que les Canadiens croyaient l'avoir cloué en renversant le jeu. La mort subite a épargné les Tchèques, leurs dix minutes de stress intense sont achevées.

Place aux tirs au but, qui avaient été fatals au Canada il y a quatre ans aux JO de Lillehammer, lors d'un ultime duel au bout du suspense entre Peter Forsberg et Paul Kariya, le grand absent de ces Jeux. Joe Sakic, peut-être le meilleur Canadien dans cet exercice, suit le match depuis les tribunes, blessé. Il voudrait faire passer un message à ses coéquipiers mais n'a aucun moyen de le faire. Son conseil ? Arriver à pleine vitesse et ralentir, car Hašek se coucherait certainement et laisserait plus d'espace dans le haut du filet.

Le tirage au sort est favorable au capitaine tchèque Vladimír Ruzicka, qui choisit de laisser les Canadiens tirer en premier... et essayer de battre Dominik Hašek s'ils le peuvent. Fleury s'y colle en tentant de le coucher et de tirer au-dessus de lui (non, il n'est pas relié à Sakic par oreillette), mais Hašek parvient à dévier. De son côté, Robert Reichel fixe Patrick Roy et tire au ras du poteau pour donner tout de suite l'avantage aux Tchèques. Dès lors, même si les tireurs tchèques suivants sont moins en veine, c'est au Canada de refaire son retard. Or, le frappé court de Bourque est lui aussi dévié par le gant de Hašek, alors que Nieuwendyk se laisse un peu trop déporter. Hašek est enfin vulnérable, sur le dos, sur la tentative d'Eric Lindros, mais le revers du n°88 frappe l'extérieur du poteau. C'est également le montant qui renvoie le tir de Jágr, alors que la victoire était au bout de sa palette et que Roy était encore battu. Cela ne fait que repousser l'échéance jusqu'à la tentative de Brendan Shanahan, qui garde trop longtemps le palet dans sa crosse devant un Hašek parfaitement placé qui n'a pas du tout pris à sa feinte.

Le rêve de Wayne Gretzky, le meilleur joueur de tous les temps, de compléter sa formidable carrière par le seul titre qui lui manquait, celui de champion olympique, vient donc de s'envoler. Le n°99 n'aura même pas été choisi parmi les cinq tireurs canadiens par le coach prodige Mark Crawford. De quoi permettre aux exégètes de disserter jusqu'à plus soif sur l'hypothétique participation du "Great One" à cette séance. L'intéressé reviendra lui-même sur la question après la fin de sa carrière : "J'aurais aimé qu'on m'accorde une chance dans cette série de tirs au but. Je pense que l'unique erreur qu'a commis le Canada à Nagano, ce n'est pas de ne pas m'avoir fait tirer, mais c'est qu'au lieu de nos meilleurs marqueurs en breakaway, nous avons semblé choisir nos tireurs sur la base de leur réussite face à Hašek lors du dernier All-Star Week-End de NHL." Malheureusement, entre des tirs au but effectués pendant une exhibition certes très médiatisée et pendant une compétition aussi importante que les JO avec toute la pression qui va avec, il y a un monde.

Un monde qui coûte peut-être au Canada une place en finale dans ce tournoi olympique de Nagano qui devait permettre le retour en fanfare de la NHL. Son actuel commissioner Gary Bettman, directeur de marketing de la NBA à l'époque de la "dream team" - l'équipe de basketball des États-Unis - des JO de Barcelone en 1992, rêvait de s'offrir une semblable vitrine publicitaire à travers l'incomparable exposition de la quinzaine olympique. Au lieu de ça, c'est la République Tchèque, une équipe qui n'a pris qu'un tiers de ses joueurs de NHL et qui a fait pour moitié confiance à des joueurs évoluant en Europe, qui devient la première qualifiée en finale. Même si elle aura encore la part belle dans les effectifs finalistes, la NHL fait grise mine avec l'élimination des États-Unis et du Canada, alors que le programme avait été arrangé en leur faveur, notamment pour permettre les meilleures horaires possibles de retransmission sur le territoire américain compte tenu du décalage horaire. Ce rude coup porté à son business pourrait même remettre gravement remettre en cause la participation de la NHL aux Jeux olympiques et la faire changer de stratégie, si le fait que la prochaine édition ne se déroule aux États-Unis ne l'incitait pas à y réfléchir à deux fois.

Compte-rendu signé Marc Branchu

 

Commentaires d'après-match :

Patrick Roy (gardien du Canada) : "je vais être franc avec vous, j'avais eu l'impression de bien jouer le coup sur ce premier tir au but. Reichel est venu vers moi et je pensais être bien placé, mais il a réussi un excellent tir. Il a frappé un poteau puis l'autre avant de rentrer. Je suis très déçu. C'était la seule chance de ma vie de remporter la médaille d'or et elle est passée. Nous ne sommes pas venus ici pour la médaille de bronze. Ce n'est pas l'objectif."

Wayne Gretzky (attaquant du Canada) : "Après la défaite américaine contre les Tchèques, j'ai dit qu'un homme n'arrêtait pas à lui seul une équipe... et puis voilà que Dominik Hasek nous a stoppés net dans notre élan. Mais je pense que Patrick a été tout aussi bon que Dominik. Ils ont marqué un tir au but et nous pas. Pourquoi je n'ai pas tiré de penalty ? C'est la première question que me posera ma femme quand je la retrouverai ce soir. Je ne suis pas en colère de ne pas avoir été choisi. les tireurs étaient fixés à l'avance en cas de besoin. Et d'ailleurs, je me demande bien comment j'aurais fait pour battre Hasek. C'est dur à avaler de perdre sur une séance de tirs au but alors qu'on est invaincus dans le tournoi, mais les règles sont ainsi faites. Quand j'ai perdu ma première Coupe Stanley, je savais que j'aurais une seconde chance, mais aujourd'hui c'est probablement fini pour moi pour ce qui est des compétitions internationales. J'ai aimé représenter le Canada, et j'ai toujours été fier chaque fois que j'ai enfilé ce maillot, à 18 ou à 37 ans. Lindros, Sakic et les joueurs plus jeunes auront encore cette opportunité. Je suis sûr qu'ils ramèneront des médailles d'or à l'avenir."

Brendan Shanahan (attaquant du Canada) : "Après avoir égalisé, nous avions pris confiance, la physionomie du match a changé. En prolongation, nous les tenions. Je ne pense qu'il y ait un amateur de hockey au monde qui ait voulu que le match se termine ainsi. Il y a les meilleurs joueurs du monde ici, c'est dommage que la décision se soit faite sur une exhibition. Pour beaucoup de joueurs, le match s'est arrêté et a été suivi d'une séance de tirs au but. Celle-ci a été insupportable à vivre parce qu'on devient spectateur. J'ai essayé de me détendre pour observer Hašek et ses tendances. Je pensais que, me connaissant et tenant compte de l'usure de la glace, il s'attendait à ce que je tente de tirer. J'ai essayé de lui faire la même feinte que lors du concours du All-Star Game. Quand j'ai vu qu'il avait suivi le palet, j'ai su qu'il m'avait eu. Je ne regrette pas d'avoir pris part à la séance. Si c'était à refaire, héros ou bouc émissaire, je demanderais à faire une autre tentative."

Jirí Šlégr (défenseur de la République Tchèque) : "Je ne suis pas un buteur, ça c'est sûr. Les gardiens arrêtaient tout, donc ça a été une grande émotion de marquer. Je pensais que ce serait l'unique but. C'est fantastique d'avoir battu les États-Unis et le Canada. Peu importe si vous vous appelez Šlégr ou Jágr, peu importe qui marque ou qui est mis en avant. C'est l'équipe qui compte."

Robert Reichel (attaquant de la République Tchèque) : "Je ne manque jamais un tir au but. Je crois que j'ai dû en mettre cinq ou six dans ma carrière. J'étais très confiant, très relaxé. C'est marrant, à l'entraînement je ne les réussis jamais, et en match toujours. Ma stratégie est toujours la même, aller vite et tirer. Il n'y avait pas beaucoup de place, alors j'ai essayé de viser l'intérieur du poteau."

Jaromír Jágr (attaquant de la République Tchèque) : "Je n'ai jamais vu une équipe tchèque jouer à ce point ensemble."

 

Canada - République Tchèque 1-1 a.p. (0-0, 0-0, 1-1, 0-0) / 0-1 aux tirs au but

Vendredi 20 février 1998 à 14h45 au Big Hat de Nagano (JAP). 9279 spectateurs.

Arbitrage de Bill McCreary (CAN) assisté de Kevin Collins (CAN) et Janne Rautavuori (FIN).

Pénalités : Canada 2' (0', 2', 0', 0'), République Tchèque 4' (4', 0', 0', 0').

Tirs cadrés : Canada 30 (5, 12, 8, 5), République Tchèque 31 (6, 15, 9, 1).

Évolution du score :

0-1 à 49'46" : Slegr assisté de Patera

1-1 à 58'57" : Linden assisté de Lindros

Tirs au but :

Canada : Fleury (arrêté), Bourque (arrêté), Nieuwendyk (arrêté), Lindros (poteau), Shanahan (arrêté).

République Tchèque : Reichel (réussi), Rucinský (arrêté), Patera (arrêté), Jágr (poteau).

 

Canada

Gardien : Patrick Roy.

Défenseurs : Chris Pronger - Adam Foote ; Ray Bourque - Rob Blake ; Al MacInnis - Scott Stevens ; Éric Desjardins.

Attaquants : Shayne Corson - Rod Brind'amour - Eric Lindros ; Trevor Linden - Keith Primeau - Mark Recchi ; Rob Zamuner - Joe Nieuwendyk - Theoren Fleury ; Brendan Shanahan - Steve Yzerman - Wayne Gretzky.

Remplaçant : Martin Brodeur (G). Absents : Curtis Joseph (G), Joe Sakic (blessé aux ligaments).

République Tchèque

Gardien : Dominik Hašek.

Défenseurs : Richard Šmehlík - Jirí Šlégr ; Petr Svoboda - Roman Hamrlík ; František Kucera - Jaroslav Špacek.

Attaquants : Martin Straka - Vladimír Ruzicka - Jaromír Jágr ; Martin Rucinský - Robert Reichel - Robert Lang ; David Moravec - Jiri Dopita - Josef Beránek ; Martin Procházka - Pavel Patera - Milan Hejduk.

Remplaçants : Roman Cechmánek (G), Libor Procházka, Jan Caloun. Absent : Milan Hnilicka (G).

 

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