Russie - Finlande (20 février 1998)

 

Demi-finale des Jeux Olympiques 1998.

Après le match des gardiens qui a consacré la République Tchèque de Dominík Hašek, on s'attend à une deuxième demi-finale plus portée vers l'attaque, entre des Russes qui ont les meilleures individualités offensives, et des Finlandais qui proposent le jeu le plus attrayant du tournoi. Après avoir encaissé deux buts en dix minutes, la Russie avait remporté la première confrontation en match de poule, et elle a donc l'avantage psychologique, en plus de son statut indéniable de favorite.

La partie commence par une phase d'observation où le jeu se cantonne en zone neutre. Puis, après neuf minutes de jeu, Janne Niinimää laisse traîner sa jambe et heurte de plein fouet la jambe d'appui de Morozov. Pavel Bure parvient à glisser le palet derrière Myllys en trois tirs consécutifs et convertit la supériorité. Dans la foulée, Boris Mironov fait trébucher Selänne, mais là où un exploit individuel a fait la différence pour les Russes, le jeu collectif très fluide des Finlandais ne parvient à trouver la faille pendant l'avantage numérique.

Le jeu de transition des Russes fait vraiment merveille. En deux passes, Aleksei Yashin est envoyé en contre, provoquant une nouvelle pénalité de Niinimää, tuée cette fois sans trop de problèmes. Mais ce n'était qu'un avant-goût. Sami Kapanen est mis en échec par un très bon Aleksei Zhamnov peu après son entrée en zone, Dmitri Mironov récupère le palet et adresse directement une passe parfaite pour Pavel Bure juste avant la ligne rouge. La "Russian Rocket" part dans le dos de trois défenseurs finlandais et efface Myllys sans ralentir. Malgré une bonne chance dans les dernières secondes pour Koivu qui revient devant la cage sur son revers en supériorité numérique, les Finlandais retournent dans les vestiaires avec deux buts de retard.

Et bientôt trois, dès la reprise, alors qu'ils sont installés en zone offensive. Une perte de palet grossière de Niinimää, dont ce n'est décidément pas le jour, ouvre un boulevard à Pavel Bure qui déguste cet authentique caviar qui lui est offert. Mais la Finlande ne perd pas de temps à ressasser ce but. Les défenseurs russes sont pour une fois pris en flagrant délit de nonchalance derrière leur but, et Juha Lind plus incisif remet le palet, via un ricochet sur la cage, devant les filets, où un coup de golf du vétéran d'Ilves, Raimo Helminen, est dévié par le genou de Nemchinov et rentre avec beaucoup de réussite. Dans la foulée, un tir de l'enclave de Kimmo Rintanen transperce Shtalenkov et les Finlandais reviennent à 3-2.

Contre des Russes qui ont perdu leur hockey face à la furia finlandaise, il y a la place pour égaliser, mais Juha Ylönen se heurte à bout portant à Shtalenkov et la reprise de Selänne, seul dans l'enclave, passe au-dessus de la lucarne. Les Finlandais bénéficient certes de deux supériorités numériques mais ils semblent craindre énormément les contre-attaques russes et mettent beaucoup de temps à se lancer à l'offensive. Lorsqu'ils s'y décident, la défense russe est désarçonnée et Boris Mironov propulse Selänne contre la cage d'une charge avec la crosse. Cela donne quinze secondes à cinq contre trois, amplement suffisantes pour un jeu en triangle Kurri-Koivu-Selänne parfaitement exécuté.

Cette égalisation sort la Russie de la torpeur dans laquelle elle est plongée depuis le retour sur la glace. Juha Lind retient le vif ailier de débordement Morozov, et elle concrétise cette supériorité numérique par Aleksei Zhamnov qui reprend un palet que les Finlandais ont perdu de vue au rebond. Les Russes ont semblé bien moins lucides dans cette deuxième période, à l'image de Yashin et Kovalenko qui se rentrent dedans, mais ils ont préservé l'essentiel, l'avantage au score.

Pas pour longtemps. À la reprise, Teemu Selänne se débarrasse de son vis-à-vis Gusarov par l'intermédiaire d'un splendide petit pont, Shtalenkov repousse à temps le palet, mais Saku Koivu a suivi et vise la lucarne. La Finlande offre un récital offensif magistral, mais n'est toujours pas à l'abri des contres. Ce coup-ci, c'est Janne Laukkanen qui perd le palet devant Pavel Bure. Le capitaine prend de vitesse Helminen et Kapanen sur la traversée de glace, mais pas suffisamment pour se présenter seul devant Myllys. Il est excentré sur la droite et le gardien peut se coucher pour faire barrage à son tir du revers. Curieusement, ce n'est donc pas en contre-attaque que les Russes inscrivent le but décisif, c'est sur une remise en jeu en zone offensive, où Andrei Kovalenko place bien sa crosse en déviation à l'insu des défenseurs finlandais.

La Finlande aurait ensuite pu égaliser, emmenée par un Teemu Selänne au four et au moulin qui affole la défense. Il est victime d'un coup de coude de Gusarov, et sur la supériorité numérique, il s'ouvre grand la cage mais sa tentative échoue sur le corps d'un défenseur russe allongé en catastrophe sur sa ligne. Le train est passé, et c'est la fusée Pavel Bure qui porte le coup de grâce sur une nouvelle accélération, à la suite d'une perte de palet de Teppo Numminen. Le défenseur finlandais semble perturbé par cette erreur et laisse encore échapper le palet hors de sa zone à deux minutes de la fin alors que ses coéquipiers assiègent la défense russe et abattent leur dernière carte.

À dix secondes de la fin, c'est encore l'aîné des Bure qui marque en cage vide son cinquième but de la soirée ! 5 buts en demi-finale olympique, voilà un jour à marquer d'une pierre blanche pour Pavel Bure. Il a disputé sa meilleure saison en 1994 en amenant les Vancouver Canucks jusqu'en finale de la Coupe Stanley, mais le match de sa vie, c'était ce soir. Ses démarrages exceptionnels et ses montées de patinoire ont enchanté le public. Sur une grande glace, il a fait parler sa vitesse comme jamais en NHL. Il est déjà assuré d'une médaille olympique, rejoignant son père qui avait remporté le bronze du 100 m nage libre en 1972. Mais pour rentrer dans la légende, l'improbable capitaine russe, à l'esprit d'équipe controversé, devra prouver qu'il ne se contente pas de ces exploits individuels mais peut s'en servir pour amener les siens jusqu'au titre. Jusqu'ici dans ce tournoi, son état d'esprit a été irréprochable et il a effectué sa part de travail défensif.

La Finlande peut bien sûr regretter cette défaite. Avec son jeu enthousiasmant, elle aurait mérité de jouer une finale à laquelle personne ne la voyait accéder avant le tournoi. Mais dans une compétition de ce niveau, le gardien est un élément essentiel de la réussite. Or, Jarmo Myllys a semblé battu d'avance sur les trois breakaways de Pavel Bure, reculant face à ce TGV sans pouvoir rien faire pour l'empêcher de marquer. Les Russes ne lui réussissent décidément pas, puisqu'il leur avait déjà concédé cinq buts il y a un an et demi en quart de finale de la coupe du monde. Shtalenkov, qui n'a pas non plus été convaincant, n'est sans doute pas meilleur que Myllys, mais il a eu la chance de ne pas avoir eu Bure en face. Celui-ci est en effet un parfait révélateur des faiblesses. Face à un tel joueur, la moindre erreur ne pardonne pas, et les deux défenseurs de la première ligne, Numminen et Niinimää, ont pu s'en rendre compte. Leurs "assists" pour Bure ont rappelé que les lignes arrières de la Finlande n'étaient pas au niveau de son attaque étincelante.

Beaucoup moins créatifs offensivement, souvent pressés de balancer au fond (parfois même au point de le faire avant la ligne rouge pour des dégagements interdits), les Russes, qui accèdent à leur première finale depuis cinq ans, ont toujours un fort potentiel en attaque, mais ils ne l'utilisent plus comme à l'époque soviétique. Ils se contentent d'exploiter leur vitesse en contre-attaque, un domaine où ils excellent. Mais les Tchèques peuvent s'appuyer sur Hasek pour jouer aussi en contre, et la Russie aura sans doute moins de libertés en finale.

Compte-rendu signé Marc Branchu

 

Commentaires d'après-match :

Pavel Bure (attaquant de la Russie) : "C'était mon jour. La dernière fois que j'avais marqué autant de buts, j'avais douze ans. J'avais marqué neuf buts dans un match du championnat de Moscou. C'était facile à l'époque. [...] Quand je me lance dans un de ces breakaways, je vais si vite que je ne pense pas à ce que je vais faire. Je ne sais même pas si je vais y aller sur le coup droit ou sur le revers. [...] Nous n'avons pas à nous mettre à réfléchir à propos de Dominik Hašek. Nous devons penser à ce que nous avons à faire, jouer un hockey à la russe. Ce soir, c'était notre meilleur match."

Darius Kasparaitis (défenseur de la Russie) : "Pavel a été incroyable aujourd'hui mais c'est un sentiment incroyable pour beaucoup d'entre nous. C'est génial de jouer le match pour la médaille d'or, de prouver que nous sommes toujours l'une des meilleures nations de hockey mondiales. Avant de partir pour les JO, tout ce que je lisais sur l'équipe russe était négatif. Il était dit que nous n'accèderions pas aux demi-finales et que tous les joueurs étaient désorganisés."

Dmitri Yushkevich (défenseur de la Russie) : "Aujourd'hui, c'était quelque chose d'incroyable. C'était le match d'un seul joueur. Nous avons regardé Pavel, il a tout fait. Il fallait voir ça. Je ne pense pas qu'il puisse faire ça contre les Tchèques. Je ne pense pas qu'il soit possible de marquer cinq buts à Dominik Hašek."

Boris Mironov (défenseur de la Russie) : "Je suis trop jeune pour me rappeler tous les grands matches entre l'URSS et la Tchécoslovaquie. Mais je les connais à travers les livres."

Hannu Aravirta (entraîneur de la Finlande) : "Nous connaissions la qualité de leurs contres et de Pavel Bure. Mais ce n'est pas tout que l'entraîneur le sache, c'est le jeu qui décide. Nous avons commis trop d'erreurs. Ne me parlez plus de lui car je vais en faire des cauchemars pendant des semaines. Pourvu qu'il ne prenne pas goût au maillot russe car je n'ai pas envie de le retrouver sur mon chemin au Mondial. Tchèques et Russes sont en finale, tout simplement parce que ce sont les deux meilleures équipes du tournoi."

 

Russie - Finlande 7-4 (2-0, 2-3, 3-1)

Vendredi 20 février 1998 à 14h45 au Big Hat de Nagano (JAP). 9640 spectateurs.

Arbitrage de Kerry Fraser (CAN) assisté de Kenneth Sartison et Gerard Gauthier.

Pénalités : Russie 12' (4', 6', 2'), Finlande 6' (4', 2', 0').

Tirs cadrés : Russie 21 (8, 4, 9), Finlande 31 (9, 15, 7).

Évolution du score :

1-0 à 09'51" : P. Bure assisté de Zhamnov (sup. num.)

2-0 à 17'28" : P. Bure assisté de D. Mironov

3-0 à 20'59" : P. Bure

3-1 à 23'28" : Helminen assisté de Lind

3-2 à 24'59" : Rintanen assisté de Kurri et Timonen

3-3 à 34'07" : Selänne assisté de Koivu et Kurri (sup. num.)

4-3 à 37'26" : Zhamnov assisté de Zhitnik (sup. num.)

4-4 à 45'15" : Koivu assisté de Selänne

5-4 à 46'33" : Kovalenko assisté de Fedorov

6-4 à 55'58" : P. Bure

7-4 à 59'55" : P. Bure assisté de Yashin et B. Mironov (cage vide)

 

Russie

Gardien : Mikhaïl Shtalenkov.

Défenseurs : Aleksei Gusarov - Dmitri Mironov ; Boris Mironov - Darius Kasparaitis ; Igor Kravchuk - Sergueï Gonchar ; Dmitri Yushkevich - Aleksei Zhitnik.

Attaquants : Valeri Kamensky - Aleksei Zhamnov - Pavel Bure ; Sergueï Fedorov - Aleksei Yashin - Andrei Kovalenko ; Valeri Zelepukin - German Titov - Aleksei Morozov ; Valeri Bure - Sergueï Nemchinov - Sergueï Krivokrasov.

Remplaçant : Andrei Trefilov (G).

Finlande

Gardien : Jarmo Myllys (sorti de sa cage de 58'48" à 59'55").

Défenseurs : Teppo Numminen - Janne Niinimää ; Aki-Petteri Berg - Jyrki Lumme ; Kimmo Timonen - Janne Laukkanen ; Tuomas Grönman.

Attaquants : Teemu Selänne - Saku Koivu - Jere Lehtinen ; Esa Tikkanen - Jari Kurri - Mika Nieminen ; Ville Peltonen - Juha Ylönen - Sami Kapanen ; Juha Lind - Raimo Helminen - Kimmo Rintanen ; Antti Tormänen.

Remplaçant : Ari Sulander (G).

 

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