Hockey sur glace : pourquoi ça patine

 

Article de la Voix du Nord (16 décembre 2002).

Chouchou de la télé aux JO d'Albertville en 92, le hockey sur glace a, depuis, quasiment disparu du paysage audiovisuel. La faute à qui ? A la fédération, aux clubs mal gérés, à un championnat peu attractif ? Les responsables s'expliquent.

Février 1968. La télé est en noir et blanc mais la France se passionne pour les JO de Grenoble où Killy se couvre d'or. On découvre aussi le hockey sur glace commenté par Léon Zitrone et où s'entre-déchirent l'URSS et la Tchécoslovaquie, deux pays "frères" qui, bientôt, ne le seront plus vraiment. Le printemps de Prague est proche.

1992, toujours en France mais à Albertville. Coucou, le revoilà, plus fort que jamais. Cette fois c'est l'équipe de France qui, contre toute attente, dispute un quart de finale contre les USA. A 20h30, en "prime time", France télévision cartonne : huit millions de téléspectateurs derrière leur lucarne. Un succès digne du football.

Et depuis ? Plus rien ou presque. La plupart des clubs de l'hexagone ont fait faillite, la fédération aussi d'ailleurs. Plus une chaîne du PAF ne s'intéresse à cette drôle de petite rondelle qu'on appelle un palet et le championnat ronronne dans une sorte d'indifférence générale.

En transe

"C'est le plus gros gâchis qui puisse exister". Ancien manager général du club phare d'Amiens de 1992 à 1998, Thierry Adam, aujourd'hui journaliste sportif sur France TV, déplore que ce sport ne soit pas parvenu à profiter de l'élan olympique alors qu'il avait de bonnes cartes en main.

"C'est un spectacle bourré d'adrénaline, à l'image du basket. J'ai vu des gens littéralement en transe à Amiens et des queues de deux heures pour pouvoir pénétrer à l'intérieur de la patinoire. De plus, c'est un véritable spectacle populaire, on peut y venir en famille et on est à l'abri des intempéries. Dans une patinoire, on n'a pas froid !"

A qui la faute alors ? Thierry Adam en veut à la FFSG, vaste conglomérat de treize disciplines dans laquelle le hockey ne pèse pas lourd face au patinage artistique très prisé des médias. "Absolument rien n'a été fait pour le hockey, mais les infrastructures gérées par les municipalités n'ont pas non plus été à la hauteur. Il y a très peu de patinoires qui soient adaptées à recevoir la télé", assure ce spécialiste.

Un autre observateur note que le hockey s'est vu trop beau trop vite dans la foulée des JO qui, selon lui, reflétait mal la situation réelle des clubs, nettement moins brillante. Le championnat qui tente aujourd'hui de repartir en poules géographiques a-t-il encore une chance d'échapper au naufrage complet ?

L'actuel entraîneur de Dunkerque, l'un des deux seuls clubs nordistes avec Amiens à figurer parmi l'Elite, y croit toujours. Canadien, ex-entraîneur de l'équipe de France, Stéphane Sabourin qui a passé six ans en Suisse dans les années 90, juge qu'il faut donner du temps au temps. "Au début, les Suisses n'étaient guère mieux lotis que nous. Aujourd'hui, le championnat est retransmis à la télé qui paye plus de 2 millions d'euros pour les droits. Ce qu'il faut, c'est y aller par étapes et surtout ne pas sacrifier à la mode des mercenaires étrangers. Etre champion de France avec dix joueurs slovaques, ça sert à quoi ? La véritable voie c'est celle de la formation, que nous entreprenons à Dunkerque et qui nous permettra un jour de bâtir un championnat crédible."

Mais le hockey a-t-il encore le temps ? Patrick Letellier, Président d'Amiens depuis le dépôt de bilan il y a trois ans, estime que les prochaines années seront décisives. "Il faudrait que deux ou trois villes du calibre de Lille, Lyon ou Marseille nous rejoignent. Car les médias ne s'intéressent qu'à ce qui se passe dans les grosses agglomérations."

Créer un championnat qui soit enfin lisible par le plus grand nombre parait également indispensable. "Depuis trois ans on a changé trois fois de formule" admet Patrick Letellier. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits.

Corsaires et Gothiques au régime

Après avoir vécu sur un (trop) grand pied dans les années 90 ("On a payé des joueurs jusqu'à hauteur de 250 000 francs nets la saison" admet Th. Adam), l'heure est à la restriction.

Ici on est à des années lumières des budgets pharaoniques du football, mais évidemment, pas de télé pas d'excès. Les clubs phares plafonnent à 1,4 M (9 MF)

C'est la cas des Gothiques d'Amiens, pourtant champions de France en 1999 et à de nombreuses reprises vice-Champion de France. "Et encore, précise P. Letellier, cette somme inclut-elle le budget de l'équipe première (0,9 M, 6 MF) et celui de l'ensemble des équipes du club".

Le budget est alimenté pour moitié par l'apport de subventions des collectivités, le reste étant partagé entre les sponsors et la billetterie : Amiens attirant en moyenne 2500 spectateurs. La masse salariale ne dépasse pas 380 000 euros (2,5 MF). et le nombre d'étrangers est limité à deux.

Un seul maillot

Pas de folie. "On ne perd plus d'argent" se satisfait P. Letellier, arrivé aux commandes après un douloureux dépôt de bilan. Depuis, on parle moins d'argent et plus de politique sportive. "Pour nous, c'est d'abord le club qui est au centre de tout. Nous avons un seul maillot commun à l'ensemble des équipes".

Le club de Dunkerque, les Corsaires, est nettement moins favorisé. Il faut dire qu'ils évoluaient à l'étage inférieur et qu'ils ont été "aspirés" vers l'Elite à l'appel de la fédération qui cherchait à pallier le forfait de Reims en dépôt de bilan (encore un !).

Son Président Jean-Pierre Thomas a saisi la balle au bond. "Nous avions un projet sportif à moyen terme dans l'espoir de voir s'édifier une nouvelle patinoire dans 3-4 ans maximum. C'est la raison pour laquelle nous nous sommes portés volontaires, même si nous savions que ce serait difficile pour nous !"

Car Dunkerque, avec ses 320 000 Euros (2,1 MF) de budget s'était logiquement contenté d'un recrutement de D1 (Division inférieure à l'Elite) dans lequel il était préalablement engagé. Un peu court pour éviter de ramasser la cuillère de bois : "Mais nous axons notre politique sur la formation, c'est la vocation de Dunkerque : 40 joueurs de hockey confirmés sont sortis de chez nous".

"A Dunkerque la masse salariale ne dépasse pas 106 000 euros (700 000 Fs), pour 22 joueurs. les mieux payés perçoivent entre 762 et 1067 euros, précise-t-il. Quelques-uns ont de 300 à 457 euros par mois et les autres, rien."

Philippe Ramet

 

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