Les 12 premiers hockeyeurs en France
Après avoir fait le point sur les origines du hockey sur glace, voici l'heure de dévoiler la première pratique attestée du hockey sur glace en France. Par rapport aux connaissances antérieures, nous pouvons en repousser la date de pas moins de 15 ans en arrière. Découvrons ainsi en détail qui étaient les douze premiers apôtres de ce sport en France.
La pratique du hockey dépend bien sûr étroitement de celle du patinage. Celui-ci est attesté dans beaucoup de villes de France au long du XIXe siècle. On patinait partout où c'était possible à Paris, sur les lacs (Enghien, Boulogne, Vincennes) mais aussi sur des surfaces créées exprès. Une vanne située rue du Pot-au-Lait inondait les prairies de la Glacière (à l'actuelle station de métro du même nom) avec les eaux de la Bièvre. Ces prairies peu profondes gelaient vite en dessous de zéro et faisaient la joie des patineurs. L'administration des Glacières y créait de la glace, tout comme elle la recueillait dans les lacs des bois de Boulogne et de Vincennes pour les stocker ensuite en souterrain. C'était avant l'invention de la production artificielle de glace (en 1876 en Angleterre).
C'est sous le second Empire que ce moyen de déplacement employé en Scandinavie ou aux Pays-Bas devient un loisir pratiqué par la haute société, suivant l'exemple de Napoléon III dont c'est un des loisirs favoris depuis bien longtemps. Bien avant de diriger la France, le jeune Louis Napoléon aurait déchaussé ses patins et plongé dans un trou dans la glace pour repêcher un enfant sur le lac inférieur de Constance en 1836. Quand la glace cède, la pratique du patinage est en effet mortelle : sept morts en 1861 et trois en janvier 1862 au bois de Boulogne. C'est d'ailleurs pour cela que l'on inonde deux ans plus tard une prairie derrière le champ de courses, pour qu'il n'y ait plus de danger si la glace rompt.
Napoléon III brave le froid et ne manque aucune occasion. On relate en janvier 1864 un "léger refroidissement de l'Empereur suite à de récents exercices de patinage au Bois de Boulogne". La Patrie du 20 janvier 1867 indique : "L'Empereur n'a pas cessé un seul jour de se livrer aux joies du patin, malgré les préoccupations politiques du moment. Sa Majesté est venue au lac du Bois de Boulogne avec l'Impératrice et le Prince Impérial. La santé de Leurs Majestés est toujours parfaite." Cette caution impériale attire naturellement toute une cour informelle. Les caricatures du Monde Illustré (notre photo à droite) en 1864 témoignent parfaitement de la distinction qui s'opère alors, et des préjugés de classe de l'époque qui s'appliquent même aux animaux de compagnie : alors que les bois de Vincennes abritent les "naïfs véhicules confectionnés à peu de frais par les patineurs des faubourgs", nécessairement maladroits, le bois de Boulogne voit évoluer les "élégants traîneaux".
Le meilleur patineur du moment, Henri Cartier, organise alors un Cercle des Patineurs qui obtient en 1865 une concession au Bois de Boulogne pour organiser le patinage. Dès lors, la haute société ne se disperse plus : c'est le seul endroit "sélect" digne pour ce loisir d'exception. Un loisir très rare. Pendant ses deux premières décennies d'existence, on calculera qu'on ne pourra patiner au Cercle que 4 jours par an en moyenne. Dès qu'on veut organiser un évènement, le dégel arrive le temps de l'annoncer, un gag récurrent dont se gausse toute la presse, et qui courra jusqu'au début du siècle suivant. La pratique du patinage peut toutefois se travailler aux nombreuses pistes de patinage à roulettes - les "skatings" - qui sont à la mode.
Une des années propices est 1876 puisqu'il gèle sans discontinuer du 6 au 15 janvier. Pendant cette dizaine de jours, la presse relate en détail la pratique du patinage au Skating Club, nom chic que se donne le Cercle des Patineurs. Caumont-Laforce, Hallez-Claparède, Errazzu et Osma sont nommément cités comme membres du Club. Aguado patine déjà. Mais c'est un mois plus tard qu'aura lieu le moment historique, relaté dans un article du 16 février 1876 de la revue mondaine Le Sport intitulé "Le hockey au Skating-Club".
En voici le texte intégral : "Le Skating-Club a été rendu, ces jours-ci, à l'exercice du patin. Pour la seconde fois depuis le commencement de l'hiver, la glace avait assez de tenue pour être piétinée sans danger; aussi, pendant trois jours, la tribu des patineurs et des patineuses s'en est-elle donné à cœur joie sur les lacs de Madrid. C'est vendredi matin que l'heureuse nouvelle a été télégraphiée aux grands cercles de Paris, et dans l'après-midi plus de trois cents amateurs étaient accourus au rendez-vous, en dépit de la neige, qui ne cessait de tomber. Pour tous les fervents du patin, la saison recommençait. Elle semblait s'annoncer longue, séduisante, et dimanche, dans la soirée, le dégel était devenu si complet, si persistant qu'il n'y avait plus d'illusion à conserver.
Toutefois, ces trois jours de gelée ont suffi pour donner naissance à un sport, jusqu'alors inconnu à Paris. Le Polo sur la glace, ou mieux le Hockey a vu le jour, et lorsque le moment est venu de déchausser les patins, c'est au nouveau jeu que s'adressaient bien des regrets. Le Hockey a été trouvé fort amusant. Il ressemble en tous points au Polo, avec cette seule différence qu'il substitue le patin au cheval. Le cavalier du Polo est devenu patineur. Les longs bâtons, la boule en cuir, les deux camps avec les statuts qui les régissent, sont les mêmes. Au Polo, gare aux jambes des poneys, malgré la cuirasse qui les protège ; au Hockey, gare à l'équilibre des joûteurs. Le mouvement est continu ; le jeu semé de surprises, de péripéties prêtant aux saillies gaies, primesautières, et tellement captivant par le temps exceptionnellement dur qu'il faisait, que les joueurs arrivaient à dix heures, pour entrer en partie, ne cessaient qu à midi, puis revenaient à deux heures pour ne quitter le champ qu'à la nuit. Parmi les joueurs les plus assidus au Hockey, nous avons remarqué MM. le colonel Wynne, capitaine Anderson, marquis de Caumont-Laforce, Du Bos, capitaine Hope Riggs, G. de Osma, Errazzu, comte Aguado, de Guada, baron de Noirmont, comte Hallez-Claparède. Ce qui a lieu de nous étonner, c'est qu'aucune chute dangereuse, aucune fluxion de poitrine n'ont été la résultante du nouveau jeu, échauffant comme une mêlée."
On peut spéculer sur le fait qu'ils aient joué à 6 contre 6. Les équipes ont pu varier, d'autant que ces patineurs ont joué le matin et l'après-midi, mais on peut rechercher qui étaient ces 12 premiers hockeyeurs de France en 1876, même si leur liste n'était peut-être pas exhaustive. Les voici dans l'ordre où ils sont cités par Le Sport.
Le plus bel officier de l'armée britannique : Arthur (Singleton) Wynne [05/03/1846 Co Louth, IRL - 06/02/1936 Londres]
Compte tenu du rôle qu'ont joué les soldats britanniques dans la diffusion du hockey sur glace, notamment au Canada, il n'est pas étonnant que le premier nom cité soit l'un d'eux. Ce Colonel (qui finira Général à la fin de sa carrière militaire) descend d'une famille galloise établie en Irlande vers 1688. Son arrière-grand-père Owen Wynne a été député à la Chambre des communes irlandaise. Sa mère était la fille d'un Amiral qui a combattu pendant les guerres napoléoniennes.
Membre du 57e régiment d'infanterie légère, Wynne est devenu l'année suivante superintendant des signaux de l'armée britannique lors de l'expédition "Jowaki", une expédition punitive menée contre une tribu qui s'était rebellée après la réduction de la rémunération que les autorités coloniales lui versaient pour garder le col entre Kohat et Peshawar (au nord-ouest du Pakistan). Il a ensuite participé à la Seconde Guerre Anglo-Afghane de 1878, dans les télégraphes. Sa spécialité dans les communication ne dénuait pas son service de danger. Il fut légèrement blessé - un mois d'arrêt - lors de la guerre des Boers en 1900, quand il fut décrit comme "le plus bel officier de l'armée pour son âge" par un article de presse. C'est de cette époque que date la photo ci-contre, mais il était bien sûr bien plus jeune (moins de 30 ans) quand il joua au hockey au bois de Boulogne.
Le cartographe de la frontière du Canada : Samuel Anderson [15/11/1839 Londres - 11/09/1881 Bonnyrigg, ÉCO]
Fils d'un juriste écossais membre de la Chancellerie à Londres, Sam a rejoint l'université St Andrews. Il a ensuite étudié à l'Académie militaire d'Édimbourg puis un an à Londres avant d'être nommé lieutenant des Ingénieurs Royaux en décembre 1858. S'il a suivi des cours très intensifs d'astronomie pour devenir cartographe, c'est qu'il y avait urgence pour l'Empire britannique. Depuis le traité d'Oregon de 1846, la frontière entre le Canada - possession britannique - et les États-Unis avait été fixée au 49e parallèle. Encore fallait-il fixer précisément ce qui se trouvait au nord ou au sud de cette ligne théorique pour savoir ce qui appartenait à qui. Or, les Américains avaient commencé à travailler les premiers.
Même si Samuel Anderson a aussi réalisé une carte détaillée de l'ouest de la Palestine en 1865-66, cette colonie britannique ne présentait pas alors d'enjeux de frontière explosifs. La grande affaire d'Anderson fut sa cartographie de la frontière canado-américaine pendant une expédition de trois ans de 1859 à 1862. Elle constitua la base d'un accord signé entre les deux pays en 1870. Mais une controverse resurgit sur la latitude d'un poste britannique à Pembina (Manitoba) et Anderson refit donc ses bagages pour le Canada entre 1872 et 1874. Il est rentré à l'été 1875 du Canada après avoir travaillé un an à Ottawa, on peut imaginer qu'il s'est familiarisé avec le hockey au cours de ce voyage.
1876 est une année très chargée pour Samuel Anderson. En février, il devient sans le savoir un pionnier du hockey en France. Le 29 mai, il appose sa signature sur la version définitive de ses cartes de la frontière canadienne, qui lui vaudront d'être élu à la Royal Geographical Society. Le 10 août, il épouse Louisa Dorothea Brown. En septembre, il est muté au ministère de la Guerre comme inspecteur adjoint des armes de défense sous-marines, mettant au point de nouvelles mines utilisant l'électricité. Promu major en 1979, Anderson fut le représentant de la Grande-Bretagne lors de la délimitation de la frontière de la Serbie en 1879. Il mourut deux ans plus tard dans la maison de sa mère - Dalhousie Grange - en Écosse.
Une montagne de l'Alberta (Anderson Peak), dans les Rocheuses et évidemment à proximité de la frontière, porte encore aujourd'hui son nom et témoigne de son rôle dans l'histoire du Canada.
Le descendant de Rubens et d'un survivant de la Saint-Barthélémy : Olivier Emmanuel Auguste Louis Ghislain - dit Bertrand - de Caumont-Laforce [12/04/1839 Paris - 22/01/1909 Paris]
Descendant direct du peintre flamand Pierre Paul Rubens par son grand-mère paternelle Antonine de Visscher de Celles (qui fut assassinée dans le jardin de son hôtel particulier des Champs-Elysées en 1856), Olivier - dit Bertrand - de Caumont porte le titre de Duc de la Force (devenu non héréditaire) comme son père Auguste Luc Nompar de Caumont, un Sénateur fidèle à Napoléon III qui fit commandeur de la Légion d'honneur en 1865
Le premier duc de la Force, Jacques Nompar de Caumont, était un protestant, gouverneur du Béarn, venu à Paris pour assister au mariage de Henri IV et de la Reine Margot. Il n'a survécu à la Saint-Barthélémy qu'en faisant semblant d'être mort entre les corps de son père et de son frère ; il fait donc partie des grands témoins du massacre. Témoin de tous les drames, il était aussi dans le carrosse de Henri IV quand celui-ci fut assassiné par Ravaillac. C'est ensuite Louis XIII qui l'a fait duc.
Bertrand - le nom qui lui était donné dans sa famille même s'il ne figurait pas à son état civil - a épousé en 1854 Blanche de Maillé de La Tour-Landry, fille du Comte de Maillé, député catholique et royaliste irréductible du Maine-et-Loire de 1871 à 1896 dans la circonscription de Cholet. Les deux familles de Caumont et Maillé ont en commun de cultiver chacune leur histoire familiale sur plus de huit siècles. Des histoires bien différentes puisque les Maillé sont issus de la très catholique noblesse d'Anjou.
La passion du patinage a été durable chez lui : à 52 ans, le duc de la Force est encore cité dans le Herald parmi les tout premiers patineurs à arriver sur la glace toute fraîche du Cercle des Patineurs, l'avant-veille du Jour de Noël 1891 où Le Matin annoncera une "grande partie de hockey" pour le lendemain matin, sur le grand Lac. Une deuxième journée de hockey dans l'histoire de Paris dont on ne sait si elle a pu avoir lieu....
Son fils aîné Auguste de La Force sera un historien, membre de l'Académie française, où son éloge funèbre sera prononcé par Joseph Kessel, son successeur au fauteuil 27 sous la coupole du quai de Conti. Son fils cadet Jacques sera un pionnier de l'aviation : il mourra à 28 ans à l'hôpital de Versailles des suites du crash de son appareil qui lui a brisé les deux jambes.
Des banquiers juifs polonais à la littérature : Auguste (Alexandre) Du Bos [06/08/1846 Paris - 03/12/1927 Paris]
Une fois n'est pas coutume, sa mère, venue de Pologne, était plus célèbre que son père. Zofia Julia Laska était en effet la fille du banquier polonais d'origine juive Aleksander Karol Bernard Laski (1796-1850), anobli en Pologne en 1839, et de Zofia Berta Tischler (1802-1870), la petite-fille de Szmul Zbytkower qui fut le banquier juif proche du roi Stanislas II et qui est un lointain ancêtre direct du philosophe Henri Bergson.
Très tôt passionné de chevaux, le petit Auguste est représenté à 9 ans (photo de droite) sur une peinture restée dans la collection du château de Compiègne. Il possédait sa propre écurie et fut élu vice-président de la Société des Steeple-Chases de France. Il épousera Mary Mathilde Eustis Johnston, fille d'un banquier de la Banque d'Angleterre et d'une Américaine née à la Nouvelle-Orléans.
Leur fils Charles du Bos, élève de Henri Bergson (la boucle est bouclée !) et ami d'André Gide, est un écrivain célèbre dans les milieux littéraires pour ses très nombreux essais critiques et théoriques (Goethe ou encore Qu'est-ce que la Littérature ?). Le couple Du Bos aura ensuite deux jumeaux, Madeleine et Jean. Lorsque ce dernier mourra pendant la Première Guerre mondiale après avoir été fait chevalier de la Légion d'honneur, sa famille fera construire une chapelle pour lui à Rancourt, le village où il a trouvé la mort. Cette chapelle a été financée par une quête menée jusqu'aux États-Unis dans sa famille maternelle, mais Mary ne la verra pas érigée car elle mourra en 1919 de la grippe espagnole.
C'est pourquoi le fronton de cette chapelle, qui existe toujours à Rancourt dans la Somme, porte à son fronton la phrase suivante : "À la mémoire de Madame Auguste Du Bos à qui est due l'idée première de l'église et du monument commémoratif en souvenir de son fils lieutenant au 94e Régiment d'Infanterie et de ses camarades tombés comme lui ici-même le 25 septembre 1916."
Cavalier émérite comme son père qu'il n'a pas connu : Wentworth (William Johnstone) Hope [22/01/1848 Moffat, ÉCO - 25/10/1910 Polebrook, ANG]
Passons d'un cavalier-propriétaire à un autre.
Son arrière-grand-père William Johnstone Hope, officier aux côtés de l'amiral Nelson pendant les guerres napoléoniennes, fut Premier Lord de la Mer (c'est-à-dire commandant général de la marine britannique) et parlementaire pendant 30 ans. Son grand-père John James Hope-Johnstone (1796-1876) lui succéda au Parlement. comme représentant du comté écossais du Dumfries-shire. John survécut à son fils aîné William James Hope-Johnstone (1819-1850).
Célèbre propriétaire de chevaux, William est en effet mort quand Wentworth n'avait que 2 ans, d'une blessure à la colonne vertébrale, causée par une chute par-dessus une clôture enfoncée, alors qu'il cherchait des braconniers. Bien qu'il n'ait donc pu avoir souvenir personnel de son père, Wentworth lui succéda comme soldat, comme entraîneur de chevaux de courses et comme jockey.
La lithographie qui le représente ici est parue dans la rubrique "Men of the Day" du magazine Vanity Fair en 1897, deux décennies après notre journée de hockey au Bois de Boulogne ; il avait alors 49 ans et non plus 28 ans.
Sa fille Wentworth Frances Hope-Johnstone a épousé Ferdinand Wiliam Cavendish-Bentinck (le huitième Duc de Portland), un soldat et membre du gouvernement colonial du Kenya qui était un lointain cousin d'Elizabeth II (dont la grand-mère maternelle s'appelait Cecilia Cavendish-Bentinck) ; elle en a divorcé en 1950, sans descendance.
Le collectionneur d'armures sans chauffage : William (Henry) Riggs [22/03/1837 New York - 31/08/1924 Bagnères-de-Luchon]
Né d'un père commerçant et banquier dans une des villas qui fait face au jardin de Bowling Green à l'extrémité sud de Manhattan (où la Statue de la Liberté n'était pas encore érigée), ce jeune garçon collectionnait dans son enfance les armes et les vêtements amérindiens. Avec son frère Elisha Jr, il a fait partie du groupe de 13 personnes qui accompagnaient le légendaire explorateur Edward Beale entre mai et août 1853 dans une expédition de Washington à Los Angeles visant à rechercher un itinéraire pour construire un chemin de fer transcontinental.
Sa vie change alors du tout au tout car son père meurt cette année-là, en 1853. Au lieu de s'inscrire à l'université Columbia comme prévu, Riggs, âgé de 16 ans, part alors en Europe, et tout d'abord en Suisse à l'institut Sillig de Vevey (une école d'élite qui constitue un lieu-clé des débuts du hockey sur glace et où il a peut-être appris ce sport). Il y rencontre un certain J.P. Morgan, futur banquier le plus célèbre du monde avec lequel il partage la passion des antiquités et commence sa collection. Riggs suit ensuite des études d'ingénieur à la Technische Hochschule de Dresde (dans l'école où sera fondé un des premiers clubs de bandy en Allemagne). Il s'installe à Paris en 1857 avant d'entreprendre un long voyage en Espagne, Égypte, Syrie et Palestine en 1859-1860.
Grand collectionneur d'armures, d'armes médiévales et de livres sur le sujet, Riggs accumule plus de 2500 objets. Pour les contenir tous et les exposer, il rachète en 1871 au grand collectionneur Émilien de Nieuwerkerke (contraint à l'exil par la chute de Napoléon III) la maison-galerie d'artiste bâtie un an plus tôt par l'architecte Hector-Martin Lefuel au 13 de la rue Murillo. Il y pose lui-même cette année-là dans une armure française du XVIe siècle sur une peinture à huile reproduite sur notre photo.
Riggs partagera sa vie entre sa résidence secondaire des Pyrénées et sa maison parisienne avec rez-de-chaussée et deux étages, qu'il ne chauffait jamais, même en plein hiver, de peur que la poussière brûlée ne noircisse ses précieuses armures ! L'ancien voyageur et sportif (il avait 39 ans lors du match de hockey au Bois de Boulogne), devenu de plus en plus casanier, quittait rarement sa maison.
Riggs n'est retourné qu'à deux reprises dans sa ville natale New York, la première en 1868 et la seconde en 1913... pour finaliser les conditions du legs de son immense collection au Metropolitan Museum of Art. Après avoir hésité entre plusieurs musées, il opte finalement pour le "Met" parce que son ami d'enfance JP Morgan - parfois surnommé le "roi des collectionneurs" - en est devenu président en 1904, mais il retarde sans cesse son départ parce qu'il souhaite alors vendre le Grand Hôtel du Casino qu'il possède à Luchon. Quand JP Morgan meurt en mars 1913, Riggs part pour New York pour faire sa donation : les collections seront transportées sur 16 navires différents (!) jusqu'en février 1914, peu avant la guerre. La nouvelle section consacrée aux armes et armures (Department of Arms and Armor) vient d'être créée, presque spécialement pour lui.
Ses propriétés du Parc de la Pique de Luchon (maison de maîtres, jardin potager et arbres fruitiers sur 6 hectares) et du 13 rue Murillo (272 m et un petit jardin) sont mises aux enchères en décembre 1925, un an après sa mort.
Le premier Espagnol à avoir étudié à Oxford : Guillermo de Osma [24/01/1853 La Havane, CUB - 07/01/1922 Biarritz, FRA]
Son père, un diplomate issu de la maison des Comtes de Vistaflorida (une famille d'origine basque anoblie au Pérou), a représenté la République du Pérou aux États-Unis. Sa mère est issue d'une famille de propriétaires terriens de Cuba, avec des origines en partie françaises.
À 23 ans, Guillermo de Osma est le plus jeune de nos hockeyeurs. Il est à Paris pour suivre des études de lettres et de sciences à la Sorbonne. Il entrera ensuite dans l'histoire en devenant le premier Espagnol à étudier à l'université d'Oxford, où les catholiques n'ont été autorisés que depuis peu. Il en ressort diplômé en 1879 d'un "magister artium". Très anglophile, Osma gardera le goût des sandwichs au concombre, qu'il servait à ses invités.
Si cette université jouera un rôle important dans les prémices du hockey européen, notamment par la venue d'étudiants canadiens, ce n'est donc pas à Oxford qu'Osma a appris le hockey puisqu'il n'y est pas encore. Sa pratique du hockey semble bien intégralement parisienne, et durable. On compte encore Osma parmi les souscripteurs ayant permis l'édition en 1885 de l'Art du Patinage écrit par George Frost (pseudonyme du Franco-Américain George Vail qui a la réputation d'être le meilleur patineur d'Europe par la prouesse de ses figures).
Entré dans le service diplomatique du Royaume d'Espagne en 1877, Osma est d'abord affecté à Paris, puis en 1885 à Londres et en 1892 à Bruxelles. Il est également député pour le parti conservateur de 1891 à 1918, date à laquelle il devint sénateur à vie. Ministre des Finances à deux reprises (1903-1904 et 1907-1908), il est surtout connu au cours de ses mandats par l'abolition de taxes sur le blé, la farine et le vin.
Osma était également très actif dans la protection du patrimoine et dans l'archéologie, grand connaisseur notamment de l'époque de l'Andalousie musulmane ; en 1916, il fonde l'Instituto Valencia de Don Juan, à Madrid, qui réunit une exceptionnelle bibliothèque contenant notamment des parchemins médiévaux, des peintures et des collections d'arts décoratifs allant des céramiques mauresques au mobilier en passant par des tissus. Il a fait inscrire dans les statuts que, si l'Institut ne pouvait garder son indépendance, l'université d'Oxford serait dépositaire en dernier lieu de ses collections. C'est cette clause qui permettra à la fille du directeur d'accrocher le drapeau britannique à la façade lors de la guerre civile pour se mettre sous la protection de l'ambassade de Grande-Bretagne pendant le franquisme.
Il meurt d'une chute de train dans le quartier de la Négresse à Biarritz en 1922. Un marché municipal porte encore le nom de Guillermo de Osma au sud de Madrid.
Le parvenu mexicain immortalisé sur un premier prix de peinture : José Ramón (Ángel Próspero) Errazu Rubio [07/1840 San Luis Potosí, MEX - 17/10/1904 Paris]
Issu d'une famille basque, originaire d'Irun ou peut-être du village d'Erratzu, toujours à la frontière française mais plus haut dans les montagnes, une terre de forte émigration vers l'Amérique latine. Le grand-père maternel Cayetano Rubio - né dans le port andalou de Cadix et originaire d'une famille de La Rioja - est un des fondateurs de l'industrie saline au Mexique, ce qui fera la fortune de son gendre Joaquim Maria.
José Ramón est né à San Luis Potosí mais son père Joaquim Maria a quitté le Mexique pour Paris quand il avait 13 ans. Même si elle s'est installée dans les plus beaux quartiers de Paris, la famille Errazu a eu à souffrir de xénophobie. Les frères Goncourt - dont la misanthropie notoire avait un large spectre - ont fait une allusion cruelle à la couleur de peau de la mère Guadalupe pour souligner leur détestation de cette famille de parvenus, comme on appelait avec dédains les nouveaux riches à la fortune trop récente. L'étalement des richesses était parfois contre-productif mais la sépulture de Joaquim Maria Errazu restera à jamais l'une des plus impressionnantes du cimetière du Père Lachaise !
Errazu a poursuivi les affaires de son père Joaquim tout en se consacrant à ses loisirs comme la viticulture. Il fréquentait les peintres, surtout son grand ami Raimundo de Madrazo, qui a fait son portrait (reproduit ci-contre, premier prix à l'Exposition Universelle de 1878) mais aussi celui de sa famille et de ses maîtresses et/ou amies comme la Marquise d'Hervey de Saint-Denys - elle-même patineuse nommée en 1889 !
Après sa mort à 64 ans d'une péritonite consécutive à l'opération d'une hernie, sa collection de peintures a été léguée à son frère, puis au Musée du Prado à Madrid.
Notons qu'une princesse de Errazu - peut-être une nièce - est citée parmi patineuses du cercle en 1891.
Le richissime héritier devenu grand photographe : Olympe (Clemente Alexandre Auguste) Aguado [03/02/1827 Paris - 25/10/1894 Compiègne]
Son père Alexandre Aguado [1784-1842], d'origine juive, est né à Séville. D'abord soldat, il a combattu aux côtés de Joseph Bonaparte dans la guerre d'indépendance d'Espagne avant de passer dans l'armée française en 1808. Exilé à Paris en 1815, il a profité de ses liens familiaux au Mexique et à Cuba pour faire fortune comme banquier. Les prêts qu'il négocia ayant sauvé l'Espagne de la faillite, il fut récompensé par le roi Ferdinand VII en étant nommé Marquis de Las Marismas del Guadalquivir, c'est-à-dire des marais du Guadalquivir, dont il finance le drainage en échange de concessions minières.
En 1827, Alexandre Aguado achète le château de Petit-Bourg - incendié en 1944 après avoir été occupé par les Allemands - à Évry (commune dont il fut Maire un siècle et demi avant un autre natif d'Espagne naturalisé, Manuel Valls). En 1829 il acquiert pour y exposer ses 500 peintures dans un hôtel parisien de la rue Drouot... qui deviendra après sa mort la mairie du IXe arrondissement (les initiales AA sur le balcon en fer forgé et certains boutons de porte y rappellent encore leur ancien propriétaire). Enfin, en 1836, il se porte acquéreur du château Margaux et bien sûr de ses vignes. Mort d'apoplexie dans les Asturies après avoir visité ses mines, Alexandre laisse en 1842 une fortune initialement estimée à 60 millions de francs, même si la vente aux enchères de sa collection de peintures rapporta bien moins que prévu parce que le bruit courut que s'y trouvaient des faux.
Les trois fils étaient considérés comme les plus riches héritiers de France. L'aîné, prénommé également Alexandre, était déjà âgé et venait tout juste d'épouser Claire MacDonnell, fille d'un consul britannique. Les deux autres frères étaient adolescents. Olympe Aguado était né sous une bonne étoile - l'illustre compositeur Rossini ami de la famille avait composé une cantate pour son baptême - mais n'avait que 15 ans à la mort de son père. Il fut pris sous son aile par José de San Martín, héros argentin des guerres d'indépendance sud-américaines et exécuteur testamentaire de son père. Olympe avait hérité de l'autre propriété familiale acquise en 1833, le château de Grossouvre dans le Cher, où il accueillira le couple impérial (Napoléon III et Eugénie). Un mariage entre Eugénie et l'un des fils Aguado était d'ailleurs évoqué avant qu'elle n'épouse l'Empereur.
Olympe Aguado mène une vie mondaine dans la haute société, ce qui est une petite revanche sur le mépris que subissait souvent son père, comme les autres "parvenus" latino-américains. Il sera fait chevalier de la Légion d'honneur en 1867 par Napoléon III. Si Olympe est choisi pour photographier la famille impériale dans leur château de Compiègne, c'est parce qu'il s'est pris de passion pour la photographie naissante, en amateur très éclairé, accompagné de son frère Onésime. Membre fondateur de la Société Française de Photographie, Olympe est un des pionniers des photographies instantanées et des agrandissements. Il gagne des prix et fait preuve de recherche et d'inventivité, y compris en posant pour des photographies humoristiques. Ses œuvres sont conservées dans de grands musées - dont son autoportrait reproduit ici dans les collections du Musée d'Orsay - et il a fait l'objet d'une exposition à Strasbourg en 1997.
De Guada ???
Ce nom reste un mystère. S'agit-il d'une mauvaise orthographe ?
Hypothèse toute personnelle et purement spéculative : il pourrait s'agir d'un pseudonyme ou jeu de mots désignant le frère d'Olympe, Onésime Aguado [09/05/1830 - 19/05/1893], parfois appelé Onésipe, et surnommé "Zizi" par ses amis. Ce qui pourrait corroborer cette hypothèse, c'est que le "vicomte Aguado" (titre qui désigne Onésime alors qu'Olympe est comte) est cité parmi les patineurs du Bois de Boulogne en 1891. Il avait l'habitude d'accompagner son frère dans ses activités, notamment la photographie.
Précisons qu'Onésipe avait épousé à 33 ans sa belle-sœur de 46 ans Claire MacDonell, veuve après la mort d'Alexandre qu'elle avait veillé pendant les huit dernières années de sa vie dans ses crises de démence. Elle était alors devenue la dame de compagnie de l'Impératrice Eugénie
La tête tranchée de l'inventeur de la chimie... à noyer... dans le cognac : Gaston Coffinhal, Baron Dunoyer de Noirmont [1844 Paris - 19/11/1891 Paris]
Pour comprendre ce nom compliqué, il faut remonter deux générations plus tôt. Son grand-père issu d'une famille d'avocats du Cantal, Joseph Coffinhal, a été avocat au Conseil du roi et nommé secrétaire du Roi en 1786. Il était présent à la cérémonie du sacre de Napoléon, qui l'a anobli en 1808 sous le nom de Coffinhal-Dunoyer. Le titre de Baron fut confirmé par le Roi à la Restauration, mais sous le seul nom du Dunoyer.
La raison de ce glissement officiel du patronyme de Joseph vers le nom de sa mère (Françoise Dunoyer, issue d'une famille de chirurgiens du Cantal), c'est parce le nom Coffinhal avait été entaché par son frère... Pierre-André Coffinhal, partisan de Robespierre, fut en effet vice-président du Tribunal révolutionnaire et prononça lui-même l'exécution de Lavoisier en lui refusant un sursis de quelques jours qu'il réclamait pour achever un travail scientifique avec cette phrase (dont l'authenticité est toujours sujette à controverse entre historiens) : "La République n'a plus besoin de savants ni de chimistes". Comme beaucoup de ceux qui participèrent activement à la Terreur, ce Coffinhal mourut lui-même guillotiné et ses deux frères n'eurent de cesse de se laver de son souvenir en changeant officiellement de nom.
Secrétaire d'ambassade, Gaston fut membre de la société des bibliophiles français et auteur de L'Histoire de la chasse en France (1868). Trois ans après avoir été un pionnier du hockey sur glace en France, il épousera Henriette Martell, l'arrière-petite-fille du fondateur de la maison de cognac du même nom (et petite-fille d'un Maire de Cognac). Henriette donnera son nom - précisément celui de Baronne G. de Noirmont - en 1891 à une rose hybride de thé (notre illustration). Leur fils Jacques de Noirmont sera un des dirigeants des scouts de France.
Une fameuse garçonnière : Comte Philippe-Raymond Hallez-Claparède [16/01/1846 Paris - 22/01/1917 Paris]
Son grand-père Philippe Hallez (1778-1844), un Alsacien fils de notaire, fut l'inspecteur général des subsistances de la Grande Armée et reçut le titre de Baron de l'Empire. Il épousa la fille aînée du Général Claparède (1770-1842), un Languedocien nommé Comte par Napoléon puis Pair de France par Louis XVIII, et dont le nom figure sur l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. La famille déposa un dossier de changement de nom pour pouvoir porter le nom de Hallez-Claparède. Député du Bas-Rhin à cette époque, Philippe Hallez mourut en 1844 pendant la saison parlementaire, et fut remplacé à la Chambre par... son fils Léonce !
Âgé de seulement 31 ans, Léonce, le père de Raymond, se présenta en effet pour succéder à son père et l'emporta par 331 votants contre 145 face au Maire de Sélestat. Avocat et inspecteur général adjoint des prisons du royaume, le député conservateur Léonce fut écarté par la révolution de 1848, mais fut de nouveau élu plusieurs fois - au suffrage universel cette fois - sous le règne de Napoléon III.
La mère de Raymond, Pauline Lavinie, elle est la petite-fille du peintre Jacques-Luc Barbier(-Walbonne), un élève de David, et de la cantatrice Marie-Philippe-Claude de Walbonne, dont son époux a pris le nom pour s'attacher sa notoriété.
Quant à Raymond lui-même, il était connu dans la bonne société pour son esprit. C'était un grand amateur de chevaux, très actif au comité de la "Société d'Encouragement pour l'Amélioration de la Race chevaline". Il est aussi devenu membre de la Société Géographie en 1903. Si sa ligné et son titre s'éteignent avec le Comte quand il meurt à son domicile à 71 ans, il n'est envoyé aucun faire-part "afin de ne déranger personne" selon la volonté du défunt.
Il n'en lègue pas moins dans son testament 100 000 francs à l'Académie Française pour attribuer chaque année un prix Hallez-Claparède à un homme ou une femme sans fortune "dont le dévouement filial méritera d'être encouragé et récompensé". La Renaissance s'en gausse : "Dans quelques années on se demandera qui était ce professeur de vertu : alors on aura oublié le petit rez-de-chaussée de la rue Montalivet et il restera le geste charitable du vieux Parisien par quoi s'affirme peut-être le repentir de la dernière heure." Cette revue fait le portrait caustique d'un "familier du foyer de la danse", "qui avait détourné plus d'une petite femme de ses devoirs", "un peu de la survivance du second Empire si loin de nous".
C'est loin d'être le seul legs : 100 000 francs chacun pour l'Institut Pasteur, pour la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, pour l'Association Valentin Hauÿ pour le bien des aveugles, pour l'hôpital de Villepinte pour jeunes filles et enfants poitrinaires, plus divers plus petits dons, dont un à la ville de Paris contre la charge d'entretenir à perpétuité le caveau de famille du Père-Lachaise.
S'il a donné les portraits de ses ancêtres au Louvre, on n'en connaît pas du Comte. Il a en revanche été plusieurs fois représentés dans les caricatures du dessinateur Sem et figure donc sur notre illustration bedonnant à 59 ans, près de trois décennies après notre match de hockey.
Épilogue
Ce qu'on retient de cette première mention du hockey sur glace à Paris, c'est surtout qu'elle restera sans lendemain. Ces douze-là ont laissé leur trace dans l'histoire, par des musées, un marché, une immense sépulture et une montagne, mais la pratique du hockey est retournée dans l'anonymat.
Pendant quinze ans, toute mention de ce sport semble avoir disparu de France, jusqu'à cette mention retrouvée pas dans un journal francophone, mais dans l'édition européenne du New York Herald (créée en 1887 à Paris). Le 2 décembre 1890, ce quotidien indique (traduit de l'anglais) : "Nombre de jeunes gens et d'écoliers essayaient avec de grands efforts d'organiser un match de hockey, et auraient réussi si un cercle de spectateurs ne s'était pas rassemblé autour d'un talentueux jeune homme dans un pardessus avec un énorme voile à l'arrière qui coupait le bord extérieur avec une rapidité terrifiante. Cet artiste absorbait l'attention de tous, jusqu'à un gentilhomme âgé, avec une barbe grise, qui n'avait jamais patiné auparavant, ne monte sur la glace, et que tout le monde n'afflue pour le regarder."
Le "zapping" entre les distractions n'est donc pas l'apanage du monde moderne. Néanmoins, cet hiver 1890/91 serait bien celui de la résurrection du hockey sur glace, cette fois sur le grand canal de Versailles. Mais cela, c'est une autre histoire.
Marc Branchu