Les débuts du hockey sur glace en France

 

Après avoir fait le point sur l'état des connaissances sur les origines du hockey sur glace, voici l'heure de dévoiler les recherches effectuées sur les premiers coups de patin de ce sport dans l'hexagone, à la fin du dix-neuvième siècle.

Des origines que l'on peut maintenant anticiper d'une année par rapport à ce que l'on croyait jusqu'alors. L'hiver 1890/91 marque en effet la première trace attestée du hockey sur glace en France. Un hiver rigoureux qui commence très tôt : le dimanche 30 novembre 1890, on recense déjà plus d'un millier de patineurs sur le Grand Canal du parc du château de Versailles. Pendant six semaines, le cercle des patineurs ne désemplit pas, un record. Les patineurs sont avides de nouvelles activités, et le 4 janvier 1891, l'hebdomadaire L'Écho de Versailles lève le voile sur le nouveau sport à la mode : "Une partie quotidienne du jeu anglais le huggy est organisée sur le bras du canal qui est au pied du Trianon et où se donnent rendez-vous les plus grands patineurs : MM. Girardet, G. Lacombe, Liébaut, etc. On sait que ce jeu consiste à lancer, à l'aide d'un bâton terminé en crochet, une boule de bois et à la faire pénétrer dans le camp des adversaires. Il s'agit donc, dès qu'on la voit arriver, de se précipiter au devant d'elle de toute la rapidité des patins, de façon à la renvoyer d'où elle vient."

Voici donc les noms de trois des premiers hockeyeurs français dévoilés. Liébaut désigne le médecin versaillais Edmond Liébaut [01/10/1854] ou peut-être son jeune frère pépiniériste René [27/02/1857]. Les deux autres ont aussi laissé une trace dans l'histoire... de l'art. Georges Lacombe, en fait prénommé Paul à l'état civil [18/06/1868 L'Ermitage - 29/06/1916 Alençon] car Georges n'est que son second prénom, accèdera à la célébrité par le surnom de "nabi sculpteur" quand il rejoindra en 1892 les nabis, mouvement post-impressionniste d'avant-garde. S'il a reçu sa formation de peintre par sa mère, il a appris le travail du bois par son père. Qui était son compagnon de jeu Girardet ? Le hic est qu'ils sont cinq à Versailles, tous frères... et tous peintres (sauf le petit dernier Théodore-Octave qui n'est "que" dessinateur-graveur). Ils sont alors encore de nationalité suisse, même si la famille s'est installée à Paris avant leur naissance, et à Versailles depuis plus de vingt ans. Ils ne seront naturalisés que bien plus tard. Étaient-ils plusieurs à pratiquer le patinage ? C'est possible, mais celui pour qui les scènes de patinage étaient un sujet de prédilection, c'est Jules Girardet [10/04/1856 Paris XII - 25/01/1938 Boulogne-Billancourt] comme le montre l'illustration tirée de ses œuvres picturales à objet contemporain (car elles étaient en général plutôt historiques ou orientalistes).

Quant à ce "huggy", personne n'a entendu parler d'un tel jeu en Angleterre... Il s'agit forcément du mot "hockey", déformé par une oreille peu habituée à ces sonorités étrangères. Pour s'en convaincre définitivement, il existe un autre document, issu du mensuel (édité par Coubertin) La Revue Athlétique, paraissant le 25 de chaque mois. Un article du numéro du 25 janvier 1891, signé d'un mystérieux J.W. Harris, évoque sur une dizaine de pages les sports de glace dans le monde, et les deux premières, consacrées à la France, mentionnent avec saveur les parties de "hockey" (bien orthographiées) jouées sur le grand canal.

La presse versaillaise apprendra elle aussi ce nouveau mot. En 1892, on apprend ainsi dans que les parties de "Hocky" ont repris, et en 1893, le nom du sport sera retranscris sous sa forme définitive "hockey". Au fil de ces articles, les règles deviennent plus claires. On apprend que ce sport se joue à onze contre onze, et que le but est de faire passer la balle le plus de fois possible entre les poteaux du camp adverse. Il s'agit du bandy, nom qui s'imposera pour décrire cette forme de hockey jouée en plein air, avec une balle, sur de grandes surfaces gelées.

Et quand on dit "grandes", ce n'est pas peu dire. Les hockeyeurs versaillais ne se contentaient pas des dimensions d'un terrain de football (100 mètres sur 50), adoptées de nos jours par le bandy. Les poteaux étaient en effet placés à 200 ou 300 mètres de distance ! Pour ce qui est de la largeur, comme le hockey se jouait sur le bras du canal qui part en direction du Trianon, on peut présumer que toute la largeur du canal à cet endroit était occupée, soit environ 80 mètres. La surface de jeu n'était en effet pas délimitée ou clôturée : on jouait au milieu du parc, et comme les patineurs et les curieux étaient nombreux, ils passaient parfois sur le "terrain de jeu" de ces hockeyeurs dont ils ne comprenaient pas l'étrange activité. À plusieurs reprises, le jeu devait ainsi être interrompu afin de ne pas heurter à pleine vitesse les "spectateurs" en goguette au milieu de la glace !

À ce stade de cette recension, une question brûle les lèvres - non encore gelées par le froid - du lecteur perspicace : "Et Coubertin, alors ?" Chacun aura en effet entendu que le Baron, fondateur de l'olympisme moderne, a pratiqué le hockey sur le canal de Versailles. Il ne s'agit pas ici de le démentir. Simplement, la presse versaillaise cite peu de noms de hockeyeurs, et met logiquement en avant les célébrités de la bonne société locale. Coubertin n'est pas spécialement connu avant le discours de rétablissement des Jeux olympiques en novembre 1892. On n'a donc pas trouvé de comptes-rendus contemporains. C'est en fait en 1897/98, au moment où le hockey sur glace connaît un soudain développement en France (voir plus loin), que Coubertin est cité - a posteriori - comme un pionnier de ce sport. C'est le Racingman Frantz Reichel - auteur en mars 1892 du point décisif de la première finale du championnat de France de rugby arbitrée par... Coubertin - qui se montre le plus précis dans Le Vélo (11 décembre 1897), et pour autant le degré de précision en est assez faible : "Quelques délicats recrutés par Pierre de Coubertin dans la Société de Sport de l'île de Puteaux et le Racing Club de France se sont, dans l'hiver de 1891 ou de 1892, livrés sur la glace des bassins de Versailles à ce joli jeu."

Ce texte signifie donc que des Parisiens auraient aussi pratiqué le hockey sur glace à Versailles. Pour autant, à cette époque, aucune équipe permanente n'était formée. Deux capitaines étaient désignés, et chacun d'eux choisissait tour à tour ses équipiers parmi les participants présents. En 1893, la presse versaillaise commence à émettre le vœu qu'une rencontre puisse avoir lieu entre Versailles et Paris. Un tel match, qui aurait pu lancer un embryon de compétition entre deux clubs, n'a malheureusement jamais eu lieu... Une organisation potentielle se crée lorsque le Cercle des patineurs de Versailles est reconstitué en janvier 1894, avec comme président le Baron Adalbert de Sauville [01/09/1845 Toulouse - 04/04/1916 Dinard], un ancien sous-préfet, et comme trésorier Henri Grossœuvre [09/05/1865 Versailles - 13/01/1943 Versailles], qui auront comme point commun d'être tous deux faits chevaliers de la Légion d'honneur. Henri, qui sera décoré pour avoir donné aux Musées nationaux une grande collection de manuscrits et tableaux, gère avec son frère cadet Eugène [1868-1918] l'hôtel des Réservoirs, une institution versaillaise où sont passés de nombreuses célébrités de l'époque, dont Marcel Proust pendant quatre mois fin 1906 (non, il ne joua pas au hockey puisqu'il resta reclus dans sa chambre). Il y avait au moins un - et peut-être deux - Grossœuvre parmi les joueurs pionniers du hockey versaillais. Eugène sera également un des membres fondateurs du Club des Patineurs de Paris.

Alors qu'à Versailles la pratique du hockey sur glace est attestée pendant quatre hivers de suite, ce sport semble moins pratiqué dans la capitale. Une seule mention a pu être retrouvée pour l'instant. Le Jour de Noël 1891, Le Matin annonce une "grande partie de hockey" pour le lendemain matin, sur le grand Lac, entre les membres des cercles et associations. Il s'agit ici du grand Lac du bois de Boulogne, qui est le lieu privilégié des amateurs de patinage parisiens depuis le Second Empire, puisque Napoléon III et son épouse s'y adonnèrent à cette passion en public. Il a donc dû y avoir aussi du hockey à Paris avant la première glace artificielle.

Pour autant, le hockey reste presque inconnu à Paris. On en veut pour preuve que la revue Le Patineur, pourtant spécialisée, l'annonce comme un jeu nouveau, cette fois importé du Canada. Ce qui permet son implantation, ce n'est pas seulement l'ouverture d'une patinoire artificielle, le Pôle Nord, le 14 octobre 1892 : cette piste de 40 mètres sur 18 est attenante au Casino de Paris - fameuse salle de spectacles - et a son entrée propre sur la rue de Clichy. C'est aussi l'arrivée du champion du patinage de figures George Alfred Meagher (voir origines du hockey), qui débarque à Paris avec dans ses bagages plusieurs crosses de hockey sur glace.

C'est la première fois que le hockey "canadien" (héritier du bandy qui a retraversé l'Atlantique) fait son entrée en Europe. Fondé à l'instigation des directeurs du Pôle Nord, le Hockey Club de Paris réunit alors un cercle fermé, très aristocratique, sous la présidence d'honneur du Prince de Sagan, l'arrière-petit-neveu de Talleyrand, ce fin diplomate connu pour ses multiples allégeances pendant la Révolution, l'Empire et la Restauration de la monarchie.

Le vendredi 7 décembre 1894 à 17h a donc lieu la première partie de hockey sur glace en intérieur en France.

07/12/1894 (Pôle Nord) blancs (HCP) - rouges (HCP) 4-0  Meagher 2, Mathieu 2

Le capitaine des blancs est Meagher lui-même, et le capitaine des rouges est le comte d'Otrante. Il s'agit de Paul Fouché d'Otrante [1871-1930], descendant de Joseph Fouché. Oui, l'autre fameux ministre (de la police) de Napoléon, ancien révolutionnaire jacobin qui se vit remettre le titre de noblesse de Duc d'Otrante pour services rendus, l'alter ego de Talleyrand si différent de caractère mais tout aussi apte aux trahisons répétées. Trois générations plus tard, les héritiers des deux comploteurs les plus singuliers de l'histoire de France se côtoient encore dans le même club, au sein du HCP.

Le Comte d'Otrante a ensuite été membre, comme son épouse, du Cercle des Patineurs du Vésinet entre 1895 et 1900, un Cercle dont George Meagher a reçu la "médaille vermeil" le 12 mars 1895 lors d'une cérémonie au Pôle Nord.

Au HCP, on joue au hockey trois fois par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi, de 17h30 à 18h. On joue à 7 contre 7, ce qui correspond aux normes du hockey canadien (avant qu'un joueur ne disparaisse au début du siècle suivant).

Un compte-rendu de match détaillé est publié dans Le Patineur (image ci-contre). Chaque partie correspond à un but marqué, ici les rouges gagnent donc 2-1. Robichon (belge) et Bourgeois sont des professeurs de patinage du Pôle Nord.

12/12/1894 (Pôle Nord) rouges (HCP) - blancs (HCP) 2-1  Meagher, W... / Robichon

Les abonnés du Pôle Nord viennent exprès assister à ce jeu mondain, et le succès est tel que deux séances supplémentaires de hockey sont ouvertes le mardi et le jeudi à 22h. On finit donc par jouer au hockey tous les jours de la semaine au cours de cet hiver.

En mars 1895, dans la soirée de gala qui voit Geo Meagher extasier l'assistance en sautant pieds joints par dessus deux chaises (son record est de quatre), une partie de hockey est organisée à la suite de cette exhibition. Dans l'assistance sont cités les noms de Couturier et Wasse, deux hommes-clés dans les premiers temps du hockey français... Alors que Meagher reprend son bâton de pèlerin et part vers la Grande-Bretagne, les activités liées au hockey sur glace semblent s'interrompre en France pendant les deux hivers suivants.

Premières rencontres internationales

Au début de la saison 1897/98, après deux saisons sans hockey, Paul Wasse recrée le Hockey Club de Paris avec quelques habitués du Pôle Nord. Ce HCP joue dans un maillot noir avec des initiales bleues sur écusson rouge, et avec des culottes blanches. À peine les joueurs français ont-ils commencé à s'entraîner à ce nouveau sport qu'ils reçoivent le Prince's Club de Londres, qui a déjà une saison entière de pratique (voir hockey en Angleterre avant 1900). La confrontation s'annonce logiquement déséquilibrée. En raison du retard des Anglais, arrivés le dimanche matin à 5h30, le match prévu le samedi 11 décembre est reporté au dimanche. On joue donc deux fois le même jour au lieu de deux jours consécutifs.

12/12/1897 16h30 (Pôle Nord) HC Paris - Prince's Club 6-23  Wasse 2, Morel 3, Delpuech / ?? 
12/12/1897 22h15 (Pôle Nord) HC Paris - Prince's Club 1-15  Wasse / ?? 

Hockey Club de Paris : Paul Wasse (capitaine), F. Rubens (gardien), R. Morel, Chevillard, Charles Delpuech [remplaçant : Delizy]

Prince's Club de Londres : A. Nother (capitaine), R. Whitbread (gardien), H.A. Davis, J.H. Davidson, C. Carr [remplaçant : F.A. Smith].

La presse française ne donne pas le détail des nombreux buts anglais, mais indique qu'ils ont presque tous été marqués par Davidson - décrit comme un grand dribbleur - et Nother. Enchantés de l'accueil, les Anglais quittent la glace en criant "Vive la France !". Le public répond en criant "Vive l'Angleterre !" C'est l'Entente cordiale avec six ans et demi d'avance ! La description que fait Frantz Reichel du sport est assez confuse, comme le schéma ci-contre. Il mentionne que "chaque équipier occupe un poste spécial qu'il ne peut quitter qu'en conduisant le palet, et qu'il doit regagner quand il le perd". Mais il est un point important, qui définira le hockey parisien : "dans le hockey sur glace, le palet rectangulaire pourvu de clous à large tête tient lieu de balle".

Cette initiative ne reste pas isolée. George Meagher, après son passage par Londres et Glasgow, est en effet revenu à Paris, avant de partir ensuite à Davos où il jouera un match de bandy Davos - Saint-Moritz (5-6) le 16 janvier 1898. Meagher est professeur de patinage dans l'autre patinoire artificielle de la ville, le Palais de Glace : encouragé par le succès commercial fulgurant du Pôle Nord, il a ouvert ses portes le 24 décembre 1893 dans un lieu très prestigieux et excellemment situé, le Rond-Point des Champs-Élysées. Cette patinoire circulaire de 40 mètres de diamètre fait 14 mètres de haut. Ses dirigeants envoient une requête au "Scottish Bandy Club" de Glasgow pour se faire expédier des "crosses canadiennes de hockey". Cette mention importante prouve donc que l'on va jouer à la fois avec un palet et avec des crosses de hockey et non de bandy : la distinction entre ces deux termes n'existe pas encore, et c'est le terme "crosse canadienne" qui permet d'identifier l'accessoire utilisé. Les visiteurs sont des étudiants des universités de Glasgow et d'Édimbourg. Entre le 24 et le 30 décembre 1897, des démonstrations de hockey sont organisées tous les jours du 24 au 30 décembre. Une seule d'entre elles a laissé la trace d'un résultat :

26/12/1897 (Palais de Glace) patineurs amateurs de Paris (+ Meagher) - Scottish Bandy Club 3-2  Meagher 3 / ?? 

Le "Noël du Hockey"

En ce week-end de Noël 1897, le hockey sur glace devient vraiment l'évènement sportif du moment. Pendant que le HCP affronte les Écossais au Palais de Glace, les températures très basses permettent de pratiquer ce sport en plein air. Des membres du "Cycle Amateur Versaillais" sont invités le jour de Noël pour constituer un "Hockey Club de Versailles". Ils jouent deux rencontres sur le Grand Canal du parc du château, la première le jour de Noël à 6 contre 5 (ce qui peut expliquer la nette victoire des plus nombreux...), la seconde le lendemain à 9 contre 9 car plusieurs joueurs qui se sont rajoutés le dimanche. Les hockeyeurs sont répartis entre deux équipes des capitaines "Bigot" et "Steinbach".

L'un est Émile Bigot, né le 7 avril 1868 à Meulan dans les Yvelines. Clerc de notaire à 20 ans, il rentre à la compagnie ferroviaire PLM où fera toute sa carrière comme rédacteur, chef de la section contentieux et enfin sous-chef de bureau. Outre cette carrière professionnelle qui lui vaudra la médaille d'honneur des chemins de fer en 1923 pour ses trente ans de service, il est le secrétaire général du Cycle Amateur Versaillais entre 1894 et 1899 et édite en 1894 une revue France cycliste. Il est le correspondant à Versailles de l'Union Sportive des Fédérations des Sports Athlétiques (USFSA), ainsi que du Club des Patineurs de Paris dont il est un des premiers membres (le numéro 25), même si son adhésion semble éphémère. Quant à "Steinbach", il s'agit soit de Georges Steinback [03/03/1880 - 08/02/1951], soit de son frère Yvan Steinback [13/02/1882 - 19/02/1967]. Tous deux ont la particularité d'être nés à Moscou, et très grands pour l'époque (177 cm pour l'aîné, 182 cm pour le cadet à leur taille adulte). Ils doivent paraître grands pour leur âge, mais ont à peine 17 et 15 ans au moment de ce match. Georges sera négociant à Neuchâtel (Suisse) puis sera concessionnaire des automobiles Peugeot à Versailles. Lui aussi négociant, Yvan sera un as de l'aviation durant la Première Guerre Mondiale.

25/12/1897 (Versailles) équipe Steinback (HCV) - équipe Bigot (HCV) 9-3

L'équipe Steinback : Steinback (capitaine), Lebrun, Kornprobst, Rétif, Lentz, Allard.

L'équipe Bigot : Émile Bigot (capitaine), Hugonnet, Laumonnier, Baillet, Maisons.

26/12/1897 (Versailles) équipe Steinback (HCV) - équipe Bigot (HCV) 5-5

L'équipe bleue : Steinback (capitaine), Charles Delbruck, Jules Quercy, Arnal, Victor Hugonnet, Jean Leroy, Troupeau, Louis Laumonnier, Munch.

L'équipe rouge : Émile Bigot (capitaine), Allard, Henri Couturier, Rétif (gardien), Robert Kornprobst, Eugène Laumonnier, Maurice Baillet, Marcel Baillet, Dubois.

Si l'on peut penser que Steinback désigne plutôt l'aîné, eu égard à son âge pour être désigné capitaine, on ne peut totalement exclure le cadet au seul motif de son âge. Charles Delbruck [30/07/1882 - 04/06/1952] est en effet encore plus jeune ; c'est le fils d'Alfred Delbruck qui était le secrétaire du Cercle des Patineurs de Versailles lors de sa refondation en 1894. Mais le benjamin de ce match est Marcel Baillet, futur constructeur de charpentes, alors âgé de... 14 ans et 6 mois ! Il a peut-être été emmené le second jour par son frère aîné Maurice Baillet (20 ans, 160 cm), futur directeur de l'École d'apprentissage de Versailles et Officier de la Légion d'honneur. Parmi les professions de ces pionniers du hockey versaillais, Jules Quercy [1873-1911] est tailleur, Victor Hugonnet [1879-1947] est sommelier, Robert Kornprobst [1878-1934] est fondé de pouvoir à la Bourse, Eugène Laumonnier [1879-1957] est marchand de graines et son frère aîné Louis Laumonnier est le futur Directeur régional de la Banque de France.

Ces mêmes jours, le Sporting Club d'Enghien joue deux rencontres "à la crosse" sur le lac d'Enghien, dont les scores varient amplement selon les sources. Parmi ces hockeyeurs, Mary, Gatelet et Cantenet sont mentionnés outre les capitaines.

25/12/1897 (Enghien) équipe Singer (SCE) - équipe Pillen (SCE) 7-4 ou 14-4
26/12/1897 (Enghien) équipe Singer (SCE) - équipe Robert (SCE) 10-6 ou 5-3

Enfin, l'Union Athlétique du Ier arrondissement forme elle aussi deux équipes, formées de footballeurs, qui s'affrontent à 6 contre 6. Malgré les températures a priori si favorables au patinage, la glace n'est pas solide que ça puisque la presse rapporte "un bain froid pris très involontairement par l'un des équipiers" dans le lac Daumesnil (au bois de Vincennes).

26/12/1897 (Paris-Daumesnil) équipe Lacroix (UA1) - équipe Robert (UA1) 2-1

L'équipe Lacroix : Labaut, Davaux, Da Lacroix (capitaine), C. Delolme, R. Mignon, Fevain.

L'équipe Robert : A. Delolme, Planex, Robert (capitaine), Brumel, G. Delolme, E. Mignon.

On le voit, cette équipe comprend de trois frères : Claude, Harry (dont l'initiale du prénom si anglais a sans doute été retranscrite phonétiquement en "A") et Georges Delolme sont les petits-fils de Jean Claude Delolme, un forgeron parti pour l'Algérie pour s'établir dans une colonie agricole. Il y décèdera à peine quelques mois plus tard - en pleine épidémie de choléra - à Bône (Annaba). Son fils Georges Joseph, alors âgé de 6 ans, rentrera à Paris puis s'installera à Londres où il épousera une Anglaise. Il s'installera enfin comme sculpteur à Charenton et ses trois enfants suivront tous trois une carrière artistique : Claude est dessinateur, Harry ornementaliste et Georges Frederick graveur sur métaux. Hormis sa brève expérience du hockey, l'aîné Claude sera surtout un très ardent promoteur du cricket en France. Il en anime la Commission sportive à l'USFSA et participera au Comité d'organisation des JO 1900 à Paris où il co-arbitrera la "finale Angleterre-France" : cet unique match de cricket jamais organisé dans un cadre olympique, joué devant quelques gendarmes interloqués dans le Vélodrome de Vincennes, a en fait opposé des joueurs britanniques de clubs parisiens à une équipe anglaise en tournée...

En faisant l'addition des joueurs de Versailles (18), du Lac Daumesnil (12), du lac d'Enghien (nombre inconnu), le nombre de 40 hockeyeurs pratiquant le même jour a donc été dépassé, sans même compter les participants français du match du Pôle Nord. Ce nombre ne sera jamais atteint en France pendant plus de trente ans... On peut donc vraiment parler de ces jours bénis de 1897 comme du "Noël du hockey".

Surenchère sur fond de rivalité commerciale

Ce Noël du hockey, facilité par les conditions climatiques, a aussi été entraîné par l'intérêt médiatique suscité par la venue des équipes britanniques, évoquée dans toute la presse. Le Hockey Club de Versailles a vite réagi à l'évènement en évoquant un défi lancé au Hockey Club de Paris, défi que le dégel rendra impossible.

Ces invitations de formations britanniques doivent être comprises dans le contexte de rivalité commerciale que se livrent le Pôle Nord et le Palais de Glace. En 1897, ce dernier nomme un nouveau directeur, Paul Bernard, qui a vingt ans d'expérience à la tête de salles de spectacles comme l'Eldorado (aujourd'hui Comédia), l'Eden Théâtre (lieu mythique mais alors déjà démoli) et le Moulin Rouge. Il ne faut pas se faire dépasser par la concurrence, et c'est pourquoi l'invitation des Anglais au Pôle Nord a si vite été "contrée" par la venue des Écossais au Palais de Glace.

Durant tout l'hiver, les deux patinoires envoient des communiqués aux journaux, de véritables publicités déguisées qui sont toujours publiées l'une sous l'autre dans la même rubrique. On rivalise d'inventivité et d'arguments pour attirer à soi la clientèle. Le Palais de Glace, où on se "rend davantage pour voir et être vu que pour patiner", met plus en avant le caractère extrêmement select de son assemblée, surtout quand le Pôle Nord attire un public plus étudiant pendant les vacances scolaires. Les hockeyeurs, parfois perçus comme des gêneurs par les directeurs de patinoire, deviennent cette saison-là un argument de cette rivalité commerciale.

Un "Hockey Club du Palais de Glace" (appelé parfois aussi "Bandy Club de Paris") se crée alors, présidé par M. Ollano. Il compte dans ses rangs des cyclistes célèbres comme les champions de France de vitesse individuelle Maurice Farman - futur pionnier de l'aviation - et Edmond Jacquelin, à qui son collègue pistard Henri Couturier vient d'apprendre le patinage en décembre. C'est dans cette équipe du Palais de Glace que deux futures figures du Club des Patineurs, Robert Planque et Robert Van der Hœven, pratiquent pour la première fois le hockey.

Lors de ces séances au Palais de Glace, le Néerlandais Jaap Eden, triple champion du monde de patinage de vitesse en trois participations (1893/1895/1896), qui avait alors arrêté la compétition pour se consacrer au cyclisme (où il deviendra aussi un champion de légende), pratique lui aussi le hockey.

Les meilleurs Français en patinage de vitesse pratiquent aussi le hockey au Palais : ce sont Philippe Séon, natif de Nice (8 janvier 1880) et employé dans le commerce automobile, et Georges (Giorgino) de Stoppani, le fils de l'ingénieur Édouard (Edoardo) de Stoppani qui a déposé le brevet du système de réfrigération du Pôle Nord. Georges a été le protagoniste d'un terrible drame : alors qu'il avait 16 ans et qu'il était revenu depuis quatre jours rendre visite à sa famille à Ponte Tresa en Suisse, en août 1895, il avait insisté pour faire une promenade sur le canot de son oncle, avec son père et son grand-père. Malheureusement, lorsque le canot chavira, le grand-père Leone, confiant dans sa nage, cria à son fils Edoardo de s'occuper de sauver l'adolescent mais, peut-être coincé, se noya dans les eaux du lac. Ce fut la mort de cette grande figure de la politique tessinoise : l'avocat Leone de Stoppani, député et conseiller national libéral-radical et franc-maçon, produisait une liqueur - la Tresania - concurrente des liqueurs d'abbaye comme la chartreuse et élevait des vers à soie dans le domaine familial de Ponte Tresa.

Le patinage de vitesse ne suffit cependant à faire de bons hockeyeurs, et la preuve en est donnée au Pôle Nord. En plus de courses de patinage, les invités jouent un match contre le Hockey Club de Paris et subissent une lourde défaite. La curiosité est la présence de Hermann Kleeberg, qui sera le premier président de la fédération allemande de hockey sur glace. Kleeberg et son ami Sensburg avaient déjà joué au hockey avec une balle à Davos deux mois plus tôt, lors du passage de Meagher.

13/03/1898 (Pôle nord) Hockey Club de Paris - patineurs de vitesse étrangers 5-0

Patineurs étrangers : Wilhelm Sensburg (ALL), Hermann Kleeberg (ALL), E. de Saint-Hubert (BEL), Monroe Toklas (USA/ALL), Lucas Toklas (USA/ALL), Renard (BEL).

Le Hockey Club de Paris reste donc le plus actif. En février 1898, il a même testé le palet rond de caoutchouc durci, au lieu de son habituel palet carré de liège clouté, d'héritage anglais. Le retour d'expérience semble positif, pourtant l'accessoire ne s'imposera pas. Les hockeyeurs parisiens continueront de jouer avec des palets carrés jusqu'au début du siècle suivant, avant que les hockeyeurs lyonnais ne les convainquent définitivement d'employer le véritable projectile d'usage au Canada.

Maintenant qu'ils ont pu s'entraîner tout l'hiver et qu'ils ont progressé, les hockeyeurs parisiens veulent partir pour une revanche à Londres en fin de saison. Ils annoncent même un match interne de sélection. Pourtant, ce déplacement n'aura jamais lieu... Alors que les deux clubs parisiens ont été mis au défi par le journal La Presse de s'affronter au lieu de s'ignorer, M. Ollano répond favorablement et propose un match contre le HCP.

À la reprise du hockey au début de l'hiver 1898-99, verra-t-on les représentants des deux patinoires s'affronter ? Malheureusement non, et pour cause : il n'en reste plus qu'une ! La guerre commerciale a fait une victime : le Pôle Nord a fermé ses portes. Les hockeyeurs du HCP trouvent alors refuge au Palais de Glace. Ils y pratiquent un premier match d'entraînement dès le mois d'octobre, dans lequel, après plusieurs tirs non cadrés, Paul Wasse marque le but égalisateur juste avant la fin du match après une série de belles passes avec Morel, décrit comme réapparaissant "pour la première fois sur la glace depuis son accident" (?).

25/10/1898 (Palais de Glace) rouges (HCP) - bleus (HCP) 1-1  Wasse (Morel) / Johnson 

Équipe rouge : Wasse (capitaine), Morel, Cadeni, Langlois, Mureau, Hugonot (G).

Équipe bleue : Chevillard (capitaine), Johnson, Garcin, Jonglet, Vibert, Delizy (G).

La conclusion de l'article de Tous les Sports semble traduire un certain climat de défiance à lever entre les membres des deux clubs qui s'ignoraient : "Immédiatement après la partie, on apprend que M.Léon [s'agit-il de Séon ?] un des meilleurs joueurs du Hockey du Palais l'année dernière rentre au Hockey-Club. Nos félicitations au Club pour cette admission, il acquiert un excellent joueur et réponds ainsi au reproche qu'on lui faisait d'écarter systématiquement les anciens joueurs du Palais."

Ce geste d'œcuménisme ne suffira pas, car malgré la recrudescence du public ce soir de match de hockey, il ne semble pas que ce sport ait pu durer maintenant qu'il n'y a qu'une seule salle pour les nombreux amateurs parisiens de patinage. En consultant la presse, on perd totalement le fil de ce qu'il advient des hockeyeurs. En novembre 1898, Edmond Jacquelin, qui faisait déjà des exhibitions en tricycle la saison précédente au Palais de Glace, préfère s'adonner au "tripolo sur glace", jeu dans lequel la balle est poussée avec les roues du tricycle. Dans la recherche perpétuelle d'activités inédites pour le public, le hockey parisien semble déjà au rancart...

C'est à ce moment que Lyon reprend le flambeau. Le Football-Club Régates Lyonnaises, club omnisports même si son activité principale est le rugby, y organise le premier match de hockey sur glace sur le lac du Parc de la tête d'or, le dimanche 17 décembre 1899. Parmi ces pionniers, convoqués de nouveau pour le dimanche suivant sont recensés les cadres du FCRL que sont Auguste Audibert, Henri Place et les frères Georges et Jœ Vuillermet (ce dernier pratiquera le patinage et le hockey le plus longtemps). Ils introduisent ce sport dans une ville où la construction d'un Palais de Glace a été annoncée l'année précédente dans les locaux de l'ancien musée Guimet, dont les collections ont été transférées à Paris. Cette nouvelle patinoire ouvrira ses portes fin 1900 et le FCRL y installera même son siège. Il y organisera des entraînements réguliers en 1900/01.

Mais de nouveau, il n'y a qu'un club tout seul et pas de quoi organiser des affrontements entre deux clubs français distincts. Un tel match sera resté un serpent de mer pendant tout le dix-neuvième siècle. Pour relancer ce sport à Paris, il faudra que le principal club résident du Palais de Glace décide de l'adopter : le Club des Patineurs de Paris...

Marc Branchu

 

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