Canada - Russie (29 août 1996)

 

Match comptant pour le groupe Amérique de la Coupe du monde 1996.

Les joueurs russes de NHL ont dicté toutes leurs conditions à leur fédération, qui les insupporte. Après s'être assuré que le tyrannique Tikhonov ne serait en rien mêlé à l'équipe, ils ont exigé que le manager de l'équipe ne soit pas Boris Maïorov, au caractère bien trempé, mais Gelani Tovbulatov, le vice-président du Spartak. Ils ont poussé un des leurs, Sergueï Makarov, au poste d'entraîneur-adjoint en lieu et place d'Igor Tuzik. Et ils ont même imposé un médecin de Detroit, qui ne parle pas un mot de russe.

En plus, voilà que le destin s'en mêle. Pour succéder à Vassiliev qui a démissionné après les derniers championnats du monde, c'est Igor Dmitriev qui a été adoubé par défaut par les joueurs. L'ex-assistant de Tikhonov en équipe nationale, qui en huit ans n'a pu prendre qu'une seule fois des vacances avec sa femme, est à la fois l'entraîneur et le propriétaire - à 60% - des Krylia Sovietov Moscou, club au riche passé mais aujourd'hui désargenté et difficile à gérer au quotidien. Mais à un mois du début de la coupe du monde, on lui diagnostique une tumeur au cerveau. Alors, les joueurs eux-mêmes ont voté en secret pour désigner leur futur entraîneur. Parmi différents candidats, c'est Boris Mikhaïlov qui a été l'heureux élu.

Le Canada n'a pas été lui non plus épargné par les exigences de la NHLPA, le syndicat des joueurs de NHL. D'habitude, la sélection se faisait via un camp d'entraînement à l'issue duquel on prenait les meilleurs. Mais être ainsi renvoyé chez soi est de nature à froisser dans leur amour-propre les vedettes du hockey. Il n'y a donc pas que les hockeyeurs russes qui ont un ego surdimensionné... Toutes les équipes ont donc dû déterminer une fois pour toutes une sélection de vingt-six joueurs, dont trois réservistes (les trois jeunes Jason Arnott, Ed Jovanovski et Eric Daze, censés apprendre au contact des anciens pour les prochains JO de Nagano), qui restera valable pour toute la durée de la compétition. Ainsi, personne n'aura à rentrer chez soi après avoir fait l'effort d'écourter ses vacances.

Déçu de devoir constituer sa sélection avant même les derniers play-offs NHL, l'entraîneur et manager Glen Sather a par conséquent pris tous les grands noms, sauf Mario Lemieux qui s'interroge encore sur la suite de sa carrière. Le camp d'entraînement n'a pas pu dépasser cinq jours avant les premiers matches exhibition. C'est encore un diktat de la NHLPA, envers laquelle Sather a été très critique, regrettant que ce soit des "avocats à Toronto" qui décident de tout sans qu'on puisse rien y faire, y compris de la meilleure façon de préparer une équipe à une compétition aussi intense. Sur ce point, Tchèques et Russes ont d'ailleurs un peu outrepassé les consignes de la NHLPA.

La fait d'avoir des joueurs de réserve est en tout cas utile. Les Russes ont intégré Aleksandr Karpovtsev à l'effectif quatre heures avant la deadline, à la place d'Igor Kravchuk blessé au genou. Les Canadiens ont eux aussi procédé à une modification de dernière minute en rappelant Sylvain Coté après l'infection intestinale dont a été victime le défenseur au lourd slap Al MacInnis lors du camp d'entraînement. Gretzky lui-même avait pourtant tenté de passer un coup de fil de la dernière chance pour convaincre Ray Bourque de venir, mais celui-ci a réitéré son refus de sélection en confirmant vouloir rester auprès de sa famille.

La défense canadienne est donc un point d'interrogation, et Glen Sather s'inquiète de la disparition des arrières créatifs en NHL, symbolisé par la sélection en n°1 de la dernière draft d'un mastodonte sans vraies qualités offensives, Chris Phillips. Seul Scott Niedermayer appartient encore à cette espèce en voie d'extinction dans une ligue où l'on interdit toute prise de risque, et encore craint-on que ses dispositions naturelles ne soient irrémédiablement étouffées par Jacques Lemaire, son entraîneur à New Jersey qui avait conquis une Coupe Stanley l'an passé avec une tactique ultra-défensive. Une tendance qui déteint sur le hockey mondial... et même sur les Russes. L'assimilation par la NHL a-t-elle définitivement tué les fabuleuses oppositions de styles d'antan ?

Après avoir ouvert le score par Aleksei Kovalev au rebond d'un lancer de Yushkevich, la Russie laisse en effet le Canada prendre le match à son compte. Sur une mise au jeu en zone russe, Trevor Linden, le capitaine des Vancouver Canucks, gagne son duel avec son coéquipier de club Mogilny et envoie la rondelle dans la palette de Vincent Damphousse qui a la cage ouverte. C'est ensuite le vétéran Mark Messier qui entre dans la danse par deux magnifiques assistances pour Éric Desjardins et Brendan Shanahan.

Mais le deuxième tiers-temps est complètement différent. Les Russes se ruent à l'attaque à un rythme échevelé pour égaliser en moins de quatre minutes par Vladimir Malakhov et Sergueï Fedorov, qui devance un Scott Stevens trop lent à se retourner. Le défi physique annoncé par les Canadiens est ensuite mis en œuvre avec Lindros en tête de pont, mais leurs adversaires s'en accomodent. La physionomie de la première période est désormais inversée, la Russie a la maîtrise du jeu et a déjà tiré dix fois alors que son adversaire n'en a pas eu l'occasion. Elle croit même avoir pris l'avantage par Vyacheslav Kozlov, mais le but est refusé après l'appel à la vidéo car Igor Larionov a précédemment heurté la cage, qui a bougé même si elle n'est pas complètement sortie de ses gonds.

Ce sont donc les Canadiens qui repassent devant dès le retour sur la glace. Kasparaitis est envoyé en prison, et ils ne mettent que onze secondes à mettre en place leur jeu de puissance pour un but de Joe Sakic dans l'enclave. En avantage numérique, le Canada a été clairement supérieur à son adversaire, une meilleure organisation qui était loin d'être évidente autrefois dans les confrontations au sommet. Certes, à partir de ce moment, les Russes gagnent les duels et se créent les meilleurs occasions, mais il se heurtent à Curtis Joseph, le gardien titulaire choisi par Glen Sather - qui l'a fait venir à Edmonton la saison dernière - même si la majorité des joueurs semblait préférer Brodeur qui est meilleur pour contrôler le palet quand il sort de ses cages. Le public ne s'y trompe pas et chante les louanges de "CuJo" alors que la fin approche.

Pourtant, les Russes finissent par égaliser par Sergueï Nemchinov, mais les arbitres ne valident pas le but. Le sixième joueur de champ russe serait rentré sur la glace alors que le gardien n'avait pas encore rejoint le banc. Il faut dire que la naïveté des Russes a attiré l'attention sur ce possible surnombre, car ils étaient effectivement sept à se congratuler après le but, ce qui a alors suscité les soupçons.

Il reste alors moins de deux minutes et les visiteurs, en infériorité numérique du fait de la pénalité pour surnombre, perdent leurs nerfs. On voit même Larionov cingler le pouce de Lindros... Le monde à l'envers ! Theoren Fleury ajoute un cinquième et dernier but en supériorité numérique sur une passe de maître Gretzky.

Les deux buts refusés aux Russes ne font pas jaser que les acteurs du match. Dans l'autre groupe joué en Europe, on les commente aussi à un océan de distance, via un match qui a choqué les amateurs de hockey scandinaves qui étaient restés éveillés jusqu'à cinq heures du matin pour suivre la retransmission télévisée en direct. L'entraîneur suédois Kent Forsberg s'en fait le porte-voix en dénonçant une tricherie susceptible de jeter le doute sur l'impartialité des jugements arbitraux vis-à-vis des équipes européennes par rapport à leurs consœurs nord-américaines.

Brendan Shanahan sera suspendu un match car sa crosse a cassé la pommette droite du Semak au cours de la deuxième période.

Étoiles du match : *** Vincent Damphousse (CAN), ** Alekseï Zhamnov (RUS), * Mark Messier (CAN).

Compte-rendu signé Marc Branchu

 

Commentaires d'après-match

Boris Mikhaïlov (entraîneur de la Russie) : "Je veux annoncer que j'ai quelques objections quant aux règlements de ce tournoi. L'équipe canadienne a dans son effectif un joueur qui ne figurait pas dans sa liste, même comme substitut [Coté]. La coupe du monde est la coupe du monde, pas une affaire interne canadienne. Toutes les équipes doivent être à armes égales. J'ai l'impression que celle du Canada ne respecte pas ses adversaires. Ce soir, c'est l'arbitre qui a gagné, pas le Canada. Je m'étonne qu'il n'y ait dans ce tournoi que des arbitres canadiens de NHL, alors qu'ils devraient venir d'un pays neutre. Je ne connais pas de match dans l'histoire où l'on ait refusé deux buts. Nous avons le sentiment que l'arbitre a agi en dépit du règlement. Le but a été marqué et c'est seulement après qu'ils ont commencé à discuter le nombre de joueurs présents sur la glace."

Igor Larionov (attaquant de la Russie) : "C'est à chaque fois la même chose. Rien n'a changé. Nous jouons, l'arbitrage ne va pas, nous commençons à discuter... Je voudrais m'excuser envers Eric Lindros. Je suis embarrassé par mon geste, j'étais juste si énervé... [...] En première période, nous avons joué la trappe dans le plus pur style NHL. En deuxième période nous jouons du hockey russe et nous reprenons le dessus. En troisième période, nous revenons à un hockey NHL et nous perdons. La prochaine fois, nous pratiquerons le style russe. Alors nous verrons."

 

Canada - Russie 5-3 (3-1, 0-2, 2-0)

Jeudi 29 août 1996 à la GM Place de Vancouver (CAN). 18422 spectateurs.

Arbitrage de Terry Gregson (CAN) assisté de Wayne Bonney et Brad Lazarowich (CAN).

Pénalités : Canada 20' (8', 10', 2'), Russie 24' (12', 6', 6').

Tirs cadrés : Canada 35 (17, 6, 12), Russie 29 (6, 15, 8).

Évolution du score :

0-1 à 02'18" : Kovalev assisté de Yushkevich et Fetisov

1-1 à 09'23" : Damphousse assisté de Linden (inf. num.)

2-1 à 14'24" : Desjardins assisté de Messier et Niedermayer (inf. num.)

3-1 à 17'11" : Shanahan assisté de Messier et Niedermayer

3-2 à 22'57" : Malakhov assisté de Zhamnov et Nikolishin

3-3 à 23'36" : Fedorov assisté de Kasparaitis

4-3 à 40'52" : Sakic assisté de Coffey et Gretzky (sup. num.)

5-3 à 59'40" : Fleury assisté de Gretzky et Stevens (sup. num.)

 

Canada

Gardien : Curtis Joseph.

Défenseurs : Scott Stevens - Rob Blake ; Scott Niedermayer - Éric Desjardins ; Paul Coffey - Adam Foote.

Attaquants : Vincent Damphousse - Wayne Gretzky - Trevor Linden ; Brendan Shanahan - Keith Primeau - Eric Lindros ; Rod Brind'Amour - Joe Sakic - Theoren Fleury ; Adam Graves - Mark Messier - Claude Lemieux.

Russie

Gardien : Nikolaï Khabibulin.

Défenseurs : Vladimir Malakhov - Sergueï Zubov ; Darius Kasparaitis - Sergueï Gonchar ; Dmitri Yushkevich - Vyacheslav Fetisov ; Alekseï Zhitnik.

Attaquants : Sergueï Nemchinov - Sergueï Fedorov - Aleksandr Mogilny ; Vyacheslav Kozlov - Igor Larionov - Aleksei Zhamnov ; Alekseï Kovalev - Alekseï Yashin - Andreï Kovalenko ; Andreï Nikolishin - Aleksandr Semak.

 

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