Suisse - France (6 mai 1998)
Championnats du monde 1998, premier tour, groupe C.
Le match qui forge un destin
C'est LE match déterminant que tout le monde attend dans ce Mondial. Les deux adversaires peuvent encore finir en deuxième position de la poule et se qualifier pour le top-8 mondial... ou tout perdre et voir la compétition s'arrêter prématurément avec une relégation sans rémission. Après son exploit face aux États-Unis (3-1), un point suffit à l'équipe de France contre son "adversaire fétiche", cette équipe de Suisse qu'elle a battue lors des trois dernières confrontations officielles depuis le succès aux JO d'Albertville.
Une anomalie que la presse suisse cherche à comprendre... et ne s'explique pas. Le Tages Anzeiger a publié une interview accablante de Juhani Tamminen, l'ancien sélectionneur de l'équipe de France. Le consultant pour la télévision finlandaise - qui a démenti la rumeur d'un retour à la tête des Bleus - n'a pas mâché ses mots en déclarant que "la France a 30 ans de retard sur les autres pays d'Europe." Il pointe en particulier le fait que les clubs ne s'entraînent que 3 à 5 fois par semaine et ne jouent qu'un match hebdomadaire.
Tamminen n'est plus à la page, les choses ont changé depuis son départ. On joue 2 matches par semaine dans la "Ligue Élite", mais celle-ci n'a pas résolu tous les problèmes et en a même créé d'autres. Ce jour même, on a appris que Jean-Louis Jannez, le président de Grenoble et de cette Ligue Élite, a été placé en garde à vue par la police judiciaire dans une affaire de recel et maquillage de voitures volées ! Voilà qui n'arrangera pas l'image du hockey français...
Dans le camp suisse, Ralph Krueger n'a pas encore concrétisé la transformation d'état d'esprit qu'il souhaitait. Alors, dans le vestiaire avant le match, le nouveau sélectionneur joue quelques notes de l'hymne suisse sur un clavier électronique en disant à ses joueurs de fermer les yeux et d'imaginer les sensations de connaître la victoire devant son public. Jusqu'ici, ils ont connu deux défaites. Krueger a changé de gardien et exaucé les souhaits du public en sacrifiant le gardien hué Pavoni et alignera Aebischer ce soir. Herb Brooks fait en revanche le choix de l'expérience, le jeune Cristobal Huet est relégué en tribunes depuis son premier match raté.
David Aebischer débute très bien en détournant la tentative du revers de François Rozenthal, échappé en solitaire. Le gardien franco-canadien François Gravel n'est pas en reste avec de très beaux arrêts de la mitaine. Le match bascule au quart d'heure de jeu. Jean-Philippe Lemoine perd le palet au passage de la ligne bleue défensive face à Patrick Fischer, qui sert alors Michel Zeiter lancé seul dans l'axe car Filippin et Ouellet sont mal placés. Une grosse erreur que punit Zeiter en fusillant François Gravel entre les jambes (1-0). La mascotte du Mondial fait le poirier en tribune dans son costume de pingouin, la Suisse se sent prête à tout renverser. Richard Aimonetto manque le palet deux minutes plus tard alors qu'il a une cage ouverte....
La Nati sort déchaînée des vestiaires, notamment avec un Peter Jaks qui a plusieurs bonnes occasions. Quand les attaquants sont bloqués en un contre un, le défenseur Patrik Sutter surgit par l'aile droite, évite le plongeon déespéré de Barin et bat Gravel côté mitaine (2-0). Six minutes plus tard, en situation de 4 contre 4 (après une empoignade entre Von Arx et Filippin), ce même Sutter résiste à une mise en échec de Dewolf (qui vole alors que le Suisse ne bouge pas) et transmet à Marcel Jenni qui a pris assez de l'élan pour passer Roger Dubé en coup de vent et s'offrir un 2 contre 1 avec Crameri qui trouve un petit trou entre les bottes de Gravel (3-0). Brooks fait alors rentrer Fabrice Lhenry dans les cages. La confiance suisse vacille quand Patrik Sutter se fait héros malheureux en ratant un contrôle dans sa zone puis en relançant sur Barin. Celui-ci envoie le palet dans l'enclave où Rauch ne peut le maîtriser. Philippe Bozon s'en saisit et tire au-dessus de la seule botte levée par Aebischer dans un style encore à parfaire (3-1).
L'ambiance très chaude du Hallenstadion est refroidie au début du troisième tiers-temps. Le "leader en agressivité" Mattia Baldi est mis en échec par Laurent Gras (qui prendra deux minutes pour obstruction) et son pied heurte le poteau : il se tord de douleur et sort sur civière, cheville cassée ! Peu après, Claudio Micheli s'offre une échappée en solo mais échoue sur Lhenry. La Suisse domine nettement le jeu, notamment parce qu'elle remporte la grande majorité des mises au jeu. En maintenant son retard à deux buts, la France sauve toutefois l'essentiel en s'assurant la poule de maintien. Mais à trois minutes et demie de la fin, Marcel Jenni reçoit une passe de Crameri dans l'enclave et marque en pivot du revers (4-1).
Après un dernier arrêt-mitaine face à Jaks, Fabrice Lhenry est rappelé au banc. La France doit absolument revenir à -2 pour ne pas être dernière et Herb Brooks sort donc son gardien. Mais pour la Suisse, qui tient "juste" son maintien à cet instant, c'est une opportunité inespérée de passer à +4 et de devancer aussi les États-Unis et de rejoindre le "grand huit". Sur une dernier engagement en zone défensive, Crameri envoie dans la bande un palet que suit Marcel Jenni pour aller marquer en cage vide le but qui change le destin d'un pays. Explosion de joie et jubilation sans fin sur le banc suisse et dans les tribunes : ce Mondial à domicile dépasse déjà les espérances !
Pour l'équipe de France, la désillusion est à la hauteur des espérances nées après la victoire sur les Américains. Cette défaite est très dure à avaler. Pour garder leur place dans l'élite mondiale, les Bleus devront repasser par des qualifications à l'automne. Et ils devront le faire sans Herb Brooks, l'entraîneur de prestige choisi par le DTN Patrice Maurin. On sait déjà que ni l'un ni l'autre ne resteront en poste, et que le hockey français se prépare une fois de plus à un été agité.
Étoiles du match Hockey Archives : *** Marcel Jenni
/ ** Gian-Marco Crameri
/ * Patrik Sutter
Marc Branchu
Commentaires d'après-match :
Ralph Krueger (entraîneur de la Suisse) : "Notre rêve avant le championnat du monde était d'entrer dans le top-8. Néanmoins, dans nos cœurs, nous comprenions que cet espoir était trop arrogant en étant classé quatrième de notre groupe. Par conséquent, nous nous sommes fixé comme objectif d'entrer dans le top-10 et de maintenir ainsi notre place dans le groupe A. Mais avec cette victoire sur la France et cette qualification dans les huit, les joueurs se sont élevés."
Marcel Jenni (attaquant de la Suisse) : "D'abord, j'ai essayé de rester concentré, pour ne pas rater la cage vide, parce que la glace, à ce moment du match, était très mauvaise. Après, c'est vrai, j'ai vu ce que représentait ce but. Tout ce qu'il représentait..."
Patrice Pourtanel (président du Comité National du Hockey sur Glace, dans L'Équipe) : "Il est clair que M. Brooks a expédié les affaires courantes. C'est la même chose pour James Tibbets, son adjoint, qui ne fait pas l'unanimité auprès des joueurs. On va donc chercher un nouvel entraîneur malgré nos moyens financiers limités. L'entraîneur national qui a répondu le mieux à nos critères ces dernières années, c'est le Canadien Dany Dubé. Or, il ne lui déplairait pas qu'on frappe à nouveau à sa porte. Il n'en fait pas une affaire d'argent. C'est le défi qui l'intéresse. Mais, après ce Mondial décevant, il faut aussi tout remettre à plat avec notre fédération de tutelle. Les relations conflictuelles avec la DTN portent un grave préjudice à l'équipe de France. On ne peut plus continuer dans ce climat. Pour l'instant notre sélection nationale est un bateau en perdition ballotté entre la DTN, le CNHG et la Ligue Élite."
Suisse -
France 5-1 (1-0, 2-1, 2-0)
Mercredi 6 mai 1998 à 20h00 au Hallenstadion de Zurich. 8900 spectateurs.
Arbitres : Thomas Andersson
assisté de Pavel Halas
et Milan Mášik
Pénalités :
Suisse 16' (8', 2', 6') ;
France 18' (8', 2', 8').
Tirs cadrés :
Suisse 52 (22, 15, 15) ;
France 14 (6, 5, 3).
Évolution du score :
1-0 à 15'14" : Zeiter assisté de Fischer
2-0 à 26'20" : Antisin assisté de Von Arx
3-0 à 32'41" : Crameri assisté de Jenni et Sutter
3-1 à 37'35" : Bozon assisté de Barin
4-1 à 56'47" : Jenni assisté de Crameri et Antisin
5-1 à 59'46" : Jenni assisté de Crameri (cage vide)
Suisse
Attaquants :
35 Sandy Jeannin (+1) - 15 Reto von Arx (+2, 2') - 11 Ivo Rüthemann (+1)
30 Marcel Jenni (+3) - 17 Gian-Marco Crameri (+3, 2') - 13 Misko Antisin (+1)
8 Claudio Micheli (+1) - 24 Michel Zeiter (+1) - 21 Patrick Fischer (+1)
9 Mattia Baldi (-1, 2') - 18 Martin Plüss (-1) - 19 Peter Jaks (A, -1)
Défenseurs :
2 Martin Steinegger (+2) - 31 Mathias Seger (+2)
34 Martin Rauch (C, +2) - 5 Patrik Sutter (+2, 8')
7 Dino Kessler (A, 2') - 16 Mark Streit
Gardien :
40 David Aebischer
Remplaçants : 20 Reto Pavoni (G), 27 Edgar Salis, 32 Franz Steffen (épaule).
France
Attaquants :
8 Arnaud Briand (-2) - 22 Anthony Mortas - 12 Philippe Bozon (A)
15 Pierre Allard (-3) - 19 Robert Ouellet (-2, 2') - 28 Roger Dubé (-2, 2')
36 Richard Aimonetto - 40 Laurent Gras (-1, 2') - 7 Stéphane Barin (-1, 2')
14 François Rozenthal - 42 Jonathan Zwikel (2') - 9 Maurice Rozenthal (-1)
20 Stanislas Solaux
Défenseurs :
16 Jean-Philippe Lemoine (C, -1, 2') - 34 Jean-Christophe Filippin (-1, 2')
24 Denis Perez (A, -3) - 13 Karl Dewolf (-3, 4')
23 Gérald Guennelon - 55 Steven Woodburn
18 Stéphane Gachet
Gardien :
29 François Gravel puis à 33'44" 33 Fabrice Lhenry [sorti de 58'51" à 59'46"]
En réserve : 1 Cristobal Huet (G).