URSS - Canada (20 février 1980)

 

Jeux Olympiques 1980, première phase, groupe rouge.

Pour avoir compté sur les autres, les Canadiens ont été punis. Ils pensaient se qualifier à la faveur de la victoire-surprise de la Pologne sur la Finlande, mais leurs compatriotes sous maillot néerlandais leur ont joué un vilain tour en battant cette même Pologne. Ils doivent maintenant se retrousser les manches et obtenir eux-mêmes leur qualification. Comme au casino, les Canadiens font tapis : s'ils perdent, ils seront certainement éliminés du tour final, mais s'ils gagnent, ils deviendront les favoris pour la médaille d'or car le résultat contre les Soviétiques sera conservé ! C'est aujourd'hui ou jamais. On a l'impression que tout le Canada est dans les tribunes, y compris certains joueurs de la dynastie régnante de la NHL (Montréal) qui se sont programmés une escale au retour d'un match à Washington.

Pour soulever un parfum d'exploit sur la glace de Lake Placid, rien de tel qu'un but d'entrée. Jim Nill travaille fort dans les bandes, reçoit le palet dans le cercle gauche après le relais de ses coéquipiers et place un tir du poignet qui bat Tretiak côté plaque (0-1, 01'35"). Cet avantage aurait pu être tout de suite effacé. Une passe en zone défensive de Warren Anderson est en effet interceptée par Yuri Lebedev, qui décale alors Vladimir Krutov sur sa gauche. Le gardien junior Paul Pageau, devenu le numéro 1 depuis la boulette fatale du titulaire Dupuis, se couche bien devant le tir. Sergei Makarov perd à son tour le palet dans sa zone face à Glenn Anderson : Brad Pirie arrive du banc en plein élan mais son tir est repoussé par Tretiak et le rebond d'Anderson n'est pas cadré. Trois occasions en quatre minutes - dont deux pour le Canada !

La suite de la première période est cependant à sens unique. Les Soviétiques monopolisent la rondelle et s'engagent à fond dans les duels. Souvent dépassés par la vitesse russe, les blancs font des fautes au passage : Hindmarch interfère avec Mikhailov en zone neutre et Randy Gregg fait trébucher Kharlamov devant la cage. Le Canada, bien regroupé, se défend bien pendant ces passages à 4 contre 5, mais il subit encore plus le jeu à forces égales. Aleksandr Skvortsov centre du revers pour Helmut Balderis qui surgit entre deux défenseurs et dévie le palet dans les filets (1-1, 13'42"). Le Canada résiste mieux en fin de tiers et inflige des mises en échec encore plus dures. S'appuyant sur un solide Paul Pageau, il a maintenu le score, et donc l'espoir.

Au retour sur la glace, le capitaine Randy Gregg montre la voie. Il devance Kharlamov en zone neutre, dribble Kasatonov et, une fois entré en zone, décoche un lancer qui échappe à la mitaine de Tretiak (1-2, 20'19"). Servi de derrière la cage par Makarov, Vladimir Golikov a l'occasion d'égaliser mais Paul Pageau est au rendez-vous pour un double arrêt. Sur l'attaque suivante, Stelio Zupancich contre Aleksandr Golikov avant qu'il puisse sortir de sa zone et Brad Pirie prend alors un lancer excentré qui passe entre les bottes de Tretiak (1-3, 22'38"). Les trois buts moyens encaissés par le gardien soviétique sont peut-être le signe que la journée sera spéciale.

Tous les buts du Canada ont jusqu'ici été marqués par des joueurs faisant leur première présence après leur sortie du vestiaire. Mais il tient mieux la distance maintenant qu'au premier tiers-temps. L'atmosphère électrique l'aide à garder l'adrénaline. Ron Davidson passe près du quatrième but en déviant une passe de la bleue de Joe Grant. Le niveau sonore ne retombe pas et Fetisov accroche Glenn Anderson infiltré au coeur de la zone rouge. Maltsev lance un contre et sert Vassiliev, accroché par MacLean. La pénalité est renversée... mais elle se retourne une seconde fois lorsque, sur un palet abandonné de façon coupable par Kharlamov, Jim Nill passe dans le slot à Glenn Anderson, que Kasatonov fait "utilement" trébucher au moment où il contourne Tretiak couché.

L'intensité est maximale de part et d'autre et le public est tenu en haleine. Alors que Kasatonov revient contrôler un dégagement en cloche, Paul MacLean le chargemet en échec et Ken Maxwell fonce sur le palet qu'il offre ensuite sur un plateau à Ken Berry. Seul face au but, il n'arrive pas à lever le palet au-dessus de Tretiak étendu en barrage. Le Canada oublie cette énorme occasion quand il tue sous une véritable ovation une pénalité de Pirie (qui a accroché Mikhaïlov), mais il se la rappelle soudain quand l'URSS, qui ne lâche rien dans les duels physiques, marque juste avant la pause : Vladimir Krutov fait reculer la défense par sa maîtrise du palet et passe du revers en retrait pour Aleksei Kasatonov qui place alors un tir masqué (2-3, 39'47").

Le début de période sera une nouvelle fois crucial, mais cette fois il est pour la Russie. Kasatonov s'avance de nouveau pour un tir à mi-distance, et Aleksandr Golikov prend le rebond en angle (3-3, 41'53"). Sur l'engagement, Makarov fonce en fond de zone et sert une passe aveugle à Aleksandr Golikov qui marque son second but consécutif - même si le premier ne lui a bizarrement pas été attribué (3-4, 42'05"). Ces deux buts en douze secondes pourraient assommer le Canada, mais Sergei Starikov lui redonne espoir une minute plus tard : le défenseur russe glisse et laisse Chris D'Alvise aller seul au but et égaliser dans la lucarne droite (4-4, 43'05", photo de gauche). Sur le chemin du banc, le capitaine soviétique Boris Mikhaïlov critique ouvertement Starikov...

Quel effet aura cette engueulade publique sur Starikov qui faisait jusqu'ici un bon match ? La réponse arrive cinq minutes plus tard. Alors que le gardien Pageau a perdu son bâton sur un premier assaut, c'est un slap puissant de Starikov qui permet à Mikhailov de prendre le rebond. À cet instant, évidemment, tout est pardonné (5-4, 48'41"). Les Soviétiques ont rétabli la situation et chacun de leurs lancers semble désormais faire trembler Pageau. Le Canada n'a qu'une occasion sur un double tir de Pirie.

Les Canadiens restent en vie en tuant une pénalité pour surnombre : Glenn Anderson fait un bon travail en infériorité numérique depuis le début et se permet même une charge dévastatrice sur Kharlamov avant de regagner son banc. Peu après le retour à 5 contre 5, Aleksandr Golikov accélère sur son aile, fait le tour de la cage et marque de derrière la ligne de fond en envoyant le palet dans les bottes de Pageau (6-4, 56'51"). C'est alors que les Canadiens cherchent à faire mesurer la crosse du buteur ! Zupancich essaie de la lui reprendre et l'attrape, repoussé par l'entraîneur soviétique Tikhonov : les joueurs s'interposent pour éviter un incident plus sérieux ! L'arbitre américain Jim Neagle explique au capitaine Gregg qu'il ne peut plus mesurer la crosse dès lors que l'ailier soviétique a réussi à regagner son banc.

Le Canada a perdu le dernier atout qu'il avait gardé dans sa manche, mais il n'a pas perdu le soutien de son public : à la sirène, une standing ovation de toute la patinoire le récompense de sa performance !

Les Soviétiques se sont sortis d'une situation difficile, et c'est parce que les joueurs qui ont commis des erreurs ont su ensuite se rattraper eux-mêmes. L'exemple le plus évident est Starikov, mais il n'est pas le seul : les ailiers de la troisième ligne Aleksandr Golikov et Sergei Makarov ont largement fait oublier leurs pertes de palet initiales tellement ils ont été déchaînés lors de la dernière période.

Étoiles du match Hockey Archives : *** Boris Mikhailov (URSS), ** Aleksandr Golikov (URSS), * Valeri Vasiliev (URSS) et Randy Gregg (Canada).

Marc Branchu

Commentaires d'après-match

Chris D'Alvise (attaquant du Canada) : "Ils étaient mûrs pour une surprise. Tretiak était chancelant. Nous envoyions tout le temps deux attaquants dans leur zone, en 2-1-2. Cela a bien fonctionné, jusqu'à ce que nous nous relâchions au troisième tiers. Nous savions pendant tout le match, comme c'est le cas avec les équipes européennes, qu'ils utilisaient des crosses illégales. Nous voulions juste utiliser cette carte au bon moment."

Ron Davidson (attaquant du Canada) : "Tout le monde pensait à la victoire. C'était le match pour la médaille d'or pour nous. On pouvait les avoir. Tretiak n'était pas si solide. Ils commençaient à devenir frustrés et à se disputer entre eux. Ce que nous aurions dû faire, c'est plaquer Golikov et attraper sa crosse avant qu'il quitte la glace."

Lorne Davis (co-entraîneur du Canada) : "Nous avons demandé à vérifier la crosse quand Golikov quittait la glace et l'arbitre a refusé. Selon ma compréhension de la règle, tant que le joueur est sur la glace, il est obligé est de la contrôler. Mais [M. Neagles] a répondu que notre demande était trop tardive. Selon les règles IIHF, la courbure doit être de 1,5 cm. Nous avons échangé les crosses avant le match et mesuré une crosse soviétique qui avait 2 cm de courbure. Celle de Golikov était encore pire que celle que nous avions dans le vestiaire."

Clare Drake (co-entraîneur du Canada) : "Berry a eu une grande occasion. Mais quand ils ont marqué le but en fin de tiers, ce fut un vrai tournant. Cela a atteint notre confiance sur le chemin du retour au vestiaire. Nous avons parlé aux joueurs pendant la pause, mais à l'évidence ça n'a pas suffi. Nous avons perdu notre équilibre dans notre zone, nous avons commencé à les poursuivre et ça nous a coûté le match. Nous avons joué avec beaucoup de cœur et d'enthousiasme mais nous n'avons pas été capables de maintenir notre jeu défensif. Tout le monde était vidé dans le vestiaire. C'était très silencieux. Je pensais que nous allions les battre aujourd'hui, et si je devais parier, je parierais que les Américains vont le faire."

Kevin Maxwell (attaquant du Canada) : "C'est dur à croire. Nous étions si convaincus que nous les battrions. Je pensait vraiment que nous le ferions. Avec cette ovation à la fin, je pense qu'on peut sortir de ce tournoi la tête haute. Tretiak luttait avec le palet ce soir. Il nous a notamment donné beaucoup d'espace entre ses jambes, dans le style de Tony Esposito."

Vladimir Yurzinov (entraîneur-adjoint de l'URSS) : "Les Canadiens ont une équipe qui patine très bien, et ils ont une bonne condition physique. Ils sont très modernes. Ils jouent un hockey de style européen... et ils n'ont pas un jeu sale. C'est vrai, Tretiak a accordé deux buts faciles. Ce que Mikhaïlov a dit à Starikov est difficile à traduire, mais je pense que ça a beaucoup aidé."

 

URSS - Canada 6-4 (1-1, 1-2, 4-1)
Mercredi 20 février 1980 à 17h00 à la Olympic Fieldhouse de Lake Placid. 8000 spectateurs.
Arbitrage de Jim Neagles (USA) assisté de Marty Demers et Jim Doyle (USA).
Pénalités : URSS 6' (0', 6', 0'), Canada 6' (2', 6', 2').
Tirs : URSS 35 (12, 5, 18), Canada 26 (6, 11, 9).

Évolution du score :
0-1 à 01'35" : Nill assisté de Davidson et G. Anderson
1-1 à 13'42" : Balderis assisté de Skvortsov et Zhluktov Vasiliev
1-2 à 20'19" : Gregg
1-3 à 22'38" : Pirie assisté de Zupancich et D'Alvise
2-3 à 39'47" : Kasatonov assisté de Krutov
3-3 à 41'53" : Mikhaïlov assisté de A. Golikov A. Golikov assisté de Kasatonov
4-3 à 42'05" : A. Golikov assisté de Makarov
4-4 à 43'05" : D'Alvise
5-4 à 48'41" : Mikhaïlov assisté de Starikov
6-4 à 56'51" : A. Golikov
en noir, le rapport officiel ; en rouge, les corrections et compléments de Hockey Archives
 

URSS

Attaquants :
17 Valeri Kharlamov - 16 Vladimir Petrov - 13 Boris Mikhaïlov (C, +2)
19 Helmut Balderis - 22 Viktor Zhlutkov - 26 Aleksandr Skvortsov
23 Aleksandr Golikov (+1) - 25 Vladimir Golikov (+1) - 24 Sergei Makarov
9 Vladimir Krutov (+1) - 11 Yuri Lebedev (+1) - 10 Aleksandr Maltsev

Défenseurs :
2 Vyacheslav Fetisov (2') - 7 Aleksei Kasatonov (+1, 4')
12 Sergei Starikov (+2) - 6 Valeri Vassiliev (A, +2)
5 Vassili Pervukhin - 14 Zinetula Bilyaletdinov (-1)

Gardien :
20 Vladislav Tretiak

Remplaçant : 1 Vladimir Myshkin (G).

Canada (2' pour surnombre)

Attaquants :
21 Kevin Primeau (A) - 15 John Devaney - 20 David Hindmarch (2')
19 Ken Berry (-4) - 11 Kevin Maxwell (-3) - 17 Paul MacLean (-4, 2')
12 James Nill - 6 Ronald Davidson (-1) - 9 Glenn Anderson (2')
3 Bradley Pirie (+2, 2') - 18 Daniel D'Alvise (+2) - 22 Stelio Zupancich (+2)

Défenseurs :
2 Warren Anderson (A, +1) - 4 Randall Gregg (C, +2, 2')
8 Donald Spring (-3) - 5 Timothy Watters (-3)
24 Terrence O'Malley - 7 Joseph Grant (-1)

Gardien :
29 Paul Pageau

Remplaçant : 1 Robert Dupuis (G).

 

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