Mémoires d'Arnaud de Clausade

 

Arnaud de Clausade est né le 20 janvier 1936 à la clinique du Belvédère à Boulogne-Billancourt, ville où il habite après avoir vécu à Paris.

Il n'était pas un manche

J'ai commencé par le patin à roulettes. À 10 ans, j'avais coupé tous les manches à balai de la maison pour en faire des crosses, il y en avait cinq ou six, je me suis fait engueuler. On jouait au hockey sur nos patins à roulettes avec les manches à balai et une balle de tennis. Puis on m'a emmené à la patinoire. À 12 ans, j'avais un copain qui faisait du hockey. Je me suis rendu compte que je patinais trois fois mieux que lui. Quand on patine bien, cela va très vite. J'ai intégré l'équipe première à 17 ans et j'ai joué mon premier match pour l'équipe de France à 19 ans.

On venait de tous les milieux : dans ma génération junior, par exemple, Guy Manil travaillait dans un garage, Savaterro était ébéniste. Le père de Gilles Debray était avocat, sa mère Jeannine-Alexandre était conseillère municipale du XVIe arrondissement, c'est elle qui a supprimé les vespasiennes à Paris. En cadets à Molitor en 1951 - même s'il a arrêté ensuite - on avait encore comme coéquipier le futur savant Joël De Rosnay, frère du véliplanchiste Arnaud de Rosnay et père de l'écrivain Tatiana de Rosnay. C'était un grand brun avec déjà une grosse tête bien faite. Le hockey sur glace, c'était comme le service militaire, c'était un melting pot, on se foutait de savoir qui avait du pognon ou pas.

Crosse achetée au Mondial 1951

Lors des championnats du monde 1951 à Paris, on faisait la queue devant le vestiaire pour acheter des crosses. Les Canadiens en avaient comme s'il en pleuvait. On était limité en fric. Je n'ai eu des crosses gratuites qu'à l'ACBB, pas avant. Il y avait Tony Licari qui jouait comme un dieu, il faisait partie de l'équipe des Canadiens d'Europe qui a joué un match contre l'équipe officielle du Canada, les Edmonton Mercurys [NB : ancien joueur de NHL pendant 9 matches à Detroit, Licari jouait alors aux Harringay Racers en Grande-Bretagne]. J'ai donc acheté la crosse de Licari. On avait encore des crosses droites à l'époque, mais sa palette était légèrement incurvée, le palet se levait plus facilement.

Jeunes, endurants et un peu frimeurs

On s'entraînait à 7 heures du matin et on devait rendre la glace à 8h30. Quand Patrice Habans est arrivé parmi nous, il est venu un peu en conquérant. On se demandait qui est ce gars qui joue les gros bras. On lui a fait des bodychecks et sa culotte a explosé, il est un peu rentré dans le rang.

Il y avait toujours deux entraînements par semaine à la patinoire Molitor, plus un match le dimanche à Saint-Didier. Et on faisait les séances publiques à Molitor le jeudi (à l'époque le jour de relâche des écoliers), le samedi et le dimanche. On vivait sur patins. En première série, quand on jouait 3'30 on était crevé et l'entraîneur demandait de faire des hors-jeu, mais en deuxième série, on manquait de joueurs et on jouait parfois presque sans sortir de la glace. On avait 18-19 ans, on tenait le coup, et comme le niveau était inférieur, on fatiguait moins.

On mettait le chandail de hockey pour frimer un peu, on avait du succès. La sœur de Brigitte Bardot, Mijanou Bardot, m'avait demandé de la faire patiner. Cela contribuait à des satisfactions de vie...

L'école de ski et d'alpinisme à Chamonix

À Noël 1953, avant le premier match de championnat de France du CSGP à Chamonix, nous avions été envoyés à l'avance pour nous habituer à l'altitude et nous avons fait l'école nationale de ski et d'alpinisme aux Praz-de-Chamonix. Nous y étions encadrés par Pete Roy, l'entraîneur canadien de Chamonix. J'y étais avec mes compagnons de ligne Gilles Debray et Patrice Habans (en photo : Debray, De Clausade, Roy, Habans), on jouait souvent ensemble.

Tous les sports d'hiver y étaient représentés. Il y avait un peu de jalousie, notamment vis-à-vis du ski de fond. Nous, hockeyeurs, nous nous prenions pour une essence supérieure... Nous étions jeunes et bêtes, tous les sports sont nobles. On ne payait rien et on était bien encadrés. Il y avait un toubib qui a dit à un gars : "toi tu t'en retournes, ton rythme cardiaque ne redescend pas après l'effort, il ne faut pas courir de risque."

Relever son propre gardien

En 1954, il y a eu un match sur le lac du bois de Boulogne gelé. Il devait y avoir une belle épaisseur pour qu'on autorise à y jouer. On m'a donné une médaille comme participant, mais je n'étais pas là, nous jouions les finales de deuxième série à Gap au même moment.

Notre gardien en deuxième série était Jean Marchandise, qui n'était plus tout jeune. Parfois, il ne pouvait plus se relever et nous appelait à l'aide pour l'aider à le remettre debout, parce que son genou était disloqué. En juniors au même moment, on jouait avec son fils Michel dans les cages.

En 1956/57, nous avons tous rejoint l'ACBB, qui a absorbé les transfuges du CSGP et a ajouté quatre Canadiens dont Pelletier et Gélinas. C'est Philippe Potin, le président de la fédération, qui finançait l'équipe.

L'équipe de France

L'équipe de France à cette époque était composée pour moitié de joueurs de Paris et pour moitié de joueurs de Chamonix. J'ai été convoqué pour la semaine internationale de Garmisch en janvier 1955, c'était la première fois qu'une équipe de France retournait en Allemagne depuis la guerre. J'ai aussi participé à l'inauguration de la patinoire olympique de Cortina d'Ampezzo le 8 décembre 1955 pour un match Italie-France. L'Italie avait douze Canadiens naturalisés et nous a foutu la pâtée (12-1). On devait aussi participer au Critérium d'Europe en mars 1956 à Berlin-Est, mais notre participation a été annulée. La fédération manquait de moyens.

Mais à partir de ce moment, avec l'ACBB, quand on nous présentait avant le match, on citait alors "De Clausade, international". Je roulais un peu des mécaniques, j'étais fier comme Artaban.

La vitesse de patinage comme atout

J'étais ailier droit ou centre, et je me distinguais surtout par ma vitesse. À l'entraînement, on faisait des allers-retours à fond, on devait toucher la rambarde en face et revenir, et je gagnais souvent, même à l'ACBB avec Gaston Pelletier et Camille Gélinas.

J'avais aussi participé aux éliminatoires des "courses Coca-Cola", des compétitions de patinage sponsorisées dont la finale avait lieu au Palais des Sports de Bir-Hakeim, le Vel' d'Hiv'. Il y avait le grand Pinard devant moi, j'étais plus rapide que lui mais il prenait toute la place, impossible de le dépasser. Il sentait néanmoins la pression de m'avoir dans son dos et il s'est cassé la gueule juste avant la ligne d'arrivée. Il a passé la ligne avec son nez, j'ai sauté au-dessus de lui pour l'éviter, dommage qu'il n'y ait pas eu de photo de ça... Il a eu une grande coupe, j'ai eu une petite médaille.

Dur de reprendre après le service

En novembre 1958, je suis parti à l'armée, sans aller au bataillon de Joinville réservé aux sportifs. On m'a directement envoyé faire la guerre d'Algérie. J'y ai passé 28 mois. J'ai repris le hockey sur la glace en 1961/62 au CSGP, l'équipe s'appelait maintenait les Lions de Paris, qui étaient déjà l'emblème et le surnom du club. Mais on ne jouait plus qu'en deuxième série, à Boulogne-Billancourt.

René Lebas m'avait proposé d'entraîner les jeunes, il m'avait dit que je pourrais aller aux championnats du monde de Colorado Springs. Plus tard, j'ai joué au golf avec Bernard Cabanis, un copain. Il m'a dit : "Tu te rends compte, les jeunes, c'étaient les futurs Volants, c'était moi, je t'aurais appelé Monsieur !" Malheureusement, quand on arrête deux ou trois ans, cela ne marche plus comme avant. On peut te donner des ordres, aller à droite ou à gauche, mais après deux ans d'arrêt, les jambes ne suivent plus. Si on ne s'entraîne pas tout le temps, on baisse de niveau.

Un dernier match pour Pete Laliberté

J'ai longtemps fait du ski à Courchevel. Quand on fait du hockey, on est gonflé, et on n'a plus peur des fortes pentes. J'ai fait tous les couloirs de la Saulire. Je skiais beaucoup avec les carres, comme un patineur, je n'étais pas fort en poudreuse. Il y avait alors une patinoire à l'air libre à Courchevel, et je m'entraînais en soirée, à 18h-19h, avec quelques anciens du CSGP. On était vers 1972. Pete Laliberté entraînait sur place et m'a alors dit : "viens t'habiller, on va jouer un match ce soir." J'avais plutôt côtoyé Pelletier et Gélinas, mais je le connaissais. C'est là que j'ai joué mon dernier match de hockey. J'ai même failli mettre un but. En première période, je tenais le coup. En deuxième, j'étais archi-fatigué. En troisième période, il n'y avait plus personne...

J'ai continué à faire du roller en ligne jusqu'à l'âge de 77 ans. Je patinais pas mal au bois de Boulogne, notamment avec le fils de Pierre Bellemare, et au Touquet. Mais mes genoux sont devenus arthrosiques et ils ne répondaient plus pour le patinage. Je ne fais plus que du golf, j'y joue depuis soixante ans. Maintenant, je fais les parcours en voiture, et j'en descends pour jouer les coups, afin de ne pas abîmer mes jambes en marchant. J'ai pratiqué beaucoup de sports : en plus du golf où j'étais handicap 8, j'ai été classé 15/2 au tennis et ceinture marron au judo.

Propos recueillis par Marc Branchu, 2018

 

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