Mémoires de Patrice Habans

 

Patrice Habans, né le 21 mars 1937 à Boulogne-Billancourt, est le fils de Paul Habans (lui-même fils du célèbre chanteur de café-concert Jean-Paul Habans dit Paulus) et de Madeleine Giffard, elle-même fille du compositeur Henri Christiné qui a composé les deux plus grands succès de Maurice Chevalier des années 1920, Dans la vie fait pas s'en faire et Valentine. Ses parents ont divorcé avant-guerre, et il a ensuite vécu avec sa mère à Nice puis à Chamonix avant de rentrer à Paris.

Il a connu une grande carrière de photographe et épousé la mannequin finlandaise Carita Jarvinen, dont il a eu une fille, Lillebi Habans. Parmi ses photos les plus célèbres figurent celle des sprinters américains Tommie Smith et John Carlos levant un poing ganté de noir sur le podium des Jeux olympiques d'été de Mexico. Il a aussi photographié le tournoi olympique de hockey sur glace aux JO de Grenoble.

Les débuts au CSG Paris

J'ai commencé le hockey à 12 ans, tôt pour l'époque, parce que j'étais déjà assez grand et costaud. Mes parents n'avaient pas beaucoup d'argent, j'avais du mal à m'équiper, ma culotte avait du rembourrage avec des chiffons. Mais comme je me débrouillais bien, le club du CSG Paris m'a un peu aidé avec du matériel.

En 1953/54, je jouais dans les trois catégories, en junior, en équipe première et en équipe seconde. J'étais ailier gauche, et sur ma ligne, il y avait au centre Arnaud de Clausade, qui était parti en Tchécoslovaquie avec l'équipe de France, et à l'aile droite Gilles Debray, le frère du révolutionnaire Régis Debray. Gilles a ensuite abandonné le hockey pour suivre des études de médecine et est devenu chirurgien. Ils étaient plus âgés que moi de deux ou trois ans et ne jouaient pas en junior, mais jouaient avec l'équipe première et l'équipe seconde.

Le meilleur joueur de l'équipe était le défenseur André Longuet, vraiment un champion. En attaque, nous avions l'Américain John Clement, qui était le représentant à Paris de la compagnie de cinéma RKO. Jacques de Mézières était dans l'équipe, mais je l'ai surtout vu aux entraînements, je n'ai jamais joué avec lui en match. J'étais chahuteur alors, et comme il était un peu gros, je me moquais de lui. Il m'a dit : "Dis donc p'tit con, souviens-toi que j'ai battu l'équipe de Suède en 1937, l'année de ta naissance."

Quand on ne tournait que dans un sens

Il fallait vraiment qu'on soit motivé à l'époque. La patinoire Molitor n'était pas réglementaire, il y avait 10 mètres de moins d'un côté que de l'autre. On jouait les matches à la patinoire Saint-Didier le dimanche soir, et ils se finissaient jusqu'à minuit. Le lendemain, on partait au lycée ou au travail. Il n'y avait pas de douches, c'était dégueulasse. Les patinoires n'étaient pas rondes mais carrées, et on ne passait pas derrière les buts, les cages étaient collées au fond.

Il faut bien dire qu'à l'époque on ne patinait pas très bien. On apprenait pendant le patinage général, et on tournait donc toujours dans le même sens. On essayait systématiquement de tourner comme pendant les séances publiques, et on avait beaucoup de mal à croiser autrement.

Souvenirs de l'ACBB

Je suis ensuite parti avec De Clausade à l'ACBB. J'y ai connu Gaston Pelletier, un petit rouquin qui jouait très bien, et que j'ai revu quelques années plus tard à Lausanne avec Chamonix. Je me souviens aussi d'un match au Palais des Sports contre une sélection de l'armée canadienne en Allemagne. On s'était bien fait taper. J'avais acheté une paire de patins CCM à un Canadien, je les ai encore (photo). Ils seraient interdits aujourd'hui, car le puck ne peut plus passer entre les lames, c'était encore possible à l'époque.

Je me souviens à Chamonix des frères Claret, qui étaient coiffeurs. L'un d'entre eux, fou de rage, m'avait cassé la crosse sur la tête. On jouait tête nue à l'époque, heureusement qu'elle s'était un peu cassée et que je n'avais pas eu de fracture de crâne. Il faut dire que j'étais assez méchant sur la glace, j'avais un bon coup de coude...

Le directeur de la patinoire lyonnaise Giacometti engageait parfois des hockeyeurs parisiens lorsqu'il organisait des matches de hockey contre des équipes étrangères, c'était un peu un show. Et il nous défrayait ! Nous n'étions pas professionnels, bien sûr, mais cet argent m'a permis d'acheter une mobylette puis une Vespa d'occasion aux copains.

Poursuivi en justice par Philippe Potin

Le club de l'ACBB était sponsorisé par Philippe Potin, l'héritier des magasins Félix Potin. Avant que je ne quitte le club, il était venu me voir dans le vestiaire : "Dites donc Habans, y en a marre, vous n'avez pas rendu vos maillots et vos bas pour les nettoyer." J'étais un peu fou alors, j'avais 18 ans. Philippe Potin était un monsieur important, le mécène du club, et j'avais rétorqué : "Je ne parle pas à un épicier, voyez ça avec mon avocat". Cela avait fait bien rire mes coéquipiers...

Plus tard, j'ai été mobilisé à l'armée, et j'ai fait 33 mois de service militaire dans les paras, au 3e RPC du Général Bigeard. C'est là-bas, en Algérie, que j'ai reçu un "papier bleu" : M. Potin m'avait fait un procès en raison de l'équipement non restitué.

Les derniers clubs

Avant de partir à l'armée, j'avais joué quelques mois à Chamonix. Tout le monde me connaissait là-bas, car j'y avais passé toute mon enfance. Mon grand-père avait été un des premiers Parisiens à faire construire son chalet à Chamonix.

En revenant de l'armée, j'ai encore joué la saison 1959/60 au Racing, mais je ne jouais pas très souvent. Le directeur de l'équipe était René Lebas, qui avait un magasin de jouets à la Madeleine.

Carrière de photographe

J'ai rejoint Paris Match, où j'ai commencé au labo et fini rédacteur en chef. J'ai quitté le magazine à l'époque où le patron Jean Provost allait mourir. Puis j'ai dirigé le journal suisse L'Illustré en vivant pendant deux ans à Lausanne, où j'ai vu beaucoup de hockey.

Je suis rentré en suite chez Sigma comme photographe et j'ai fini directeur. Puis j'ai terminé ma carrière chez leur filiale, Kipa. À 60 ans, j'avais un cancer de la prostate et j'étais malade du cœur, j'ai donc utilisé mes points retraite. Le hockey muscle le cœur mais est fatigant. Et les nombreux voyages, les heures d'avion pour couvrir les conflits m'ont fatigué.

Le reportage oublié sur les Canadiens de Montréal

J'avais des copains canadiens, et en 1968, je me suis dit que je ferais bien un reportage sur le hockey professionnel canadien. J'avais réussi à vivre plus d'un mois avec les Canadiens de Montréal, dont le capitaine était Jean Béliveau. J'ai vécu avec eux dans les avions, dans les hôtels. J'avais fait un grand reportage photo qui avait été mis en page mais qui n'est jamais paru à cause de l'actualité, la guerre du Vietnam. Il est toujours dans les archives de Paris Match...

J'ai gardé beaucoup d'amitiés avec les Canadiens français. Je suis retourné au Canada un an plus tard, mais pour un autre sujet, le massacre des bébés phoques, qui fit la couverture en 1969.

La retraite

Je vis 6 mois en France et 6 mois en Suède, dans un village de 800 habitants où il y a une équipe de hockey. À 60 ans, alors que je venais de prendre ma retraite, je me suis entraîné avec eux. Ce sont les paysans du coin, mais ils allaient deux fois plus vite que moi, avec un slapshot formidable. C'est là qu'on voit un pays de hockey. Je le regarde encore beaucoup, mais surtout à la télé.

J'aurai voulu que mes petits-fils fassent du hockey, mais ils ont fait du ski à la place. Ils font aussi du football. Pour moi, les sports d'équipe sont le plus important dans la formation pour la jeunesse. J'ai connu une vie complète grâce au sport et à la photographie, j'ai été très heureux et j'ai eu une belle vie !

Propos recueillis par Marc Branchu, 2018

 

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