Frölunda

Chapitre V - Difficile émancipation

 

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La section hockey sur glace présente un budget déficitaire de 675 000 couronnes à l'issue de la saison 1982/83. Et avec tout cela elle n'est même pas la plus puisque la section handball est vice-championne de Suède. La tension avec les dirigeants du club omnisports est extrême. La seule raison pour laquelle le hockey n'a pas encore été expulsé du club, c'est l'attachement sentimental envers "Bittan" Johansson. La légende du club est gravement malade. Sa santé dégradée par l'alcool l'a obligé à cesser ses activités, et cela n'a fait que le faire boire de plus en plus. Atteint d'une cirrhose, il a maintenant les jambes paralysées par des lésions nerveuses aux jambes. Annoncer la séparation du VFIF, ce serait le tuer tout à fait.

Mort du dirigeant historique et renaissance

Le 26 juin 1983, "Bittan" a 65 ans. L'hommage que lui rend le président du club omnisports Rune Kristiansson dans le Göteborgs-Posten sonne comme un désaveu envers ses successeurs : "En ces jours où le hockey de VF dépense environ 1,5 million de plus qu'il ne gagne, il est utile de rappeler que du temps de Bittan la gestion était bonne. C'était typique de la direction de Bittan de toujours rester les pieds sur terre et de ne jamais s'embarquer dans des acquisitions de joueurs dont il ne pouvait pas couvrir les coûts. Si Bittan voulait quelque chose, il s'assurait toujours d'avoir l'argent pour cela. Il ne venait jamais présenter des factures au conseil d'administration. Mais c'est ainsi qu'il est devenu un des plus grands joyaux de Frölunda avec tout ce que cela implique en sens de responsabilité et en attention portée aux sections moins spectaculaires de football et de baseball."

Deux mois plus tard, le 9 septembre, Bittan meurt. Une date qui sonne aussi un peu comme l'acte de décès de la section hockey du VFIF, qui se voit signifier le chemin de la sortie. C'est un club en sursis qui aborde la saison 1983/84 d'Elitserien... et qui finit dernier et relégué en division 1. Lors de l'assemblée générale annuelle du VFIF le 29 mars 1984, Rune Kristiansson frappe un coup de marteau symbolique pour acter la fin de cette section qui a marqué le club depuis 40 années et fait son prestige. Il invite ensuite à la tribune le dernier président du hockey, Rolf Kling, qui lance cette phrase semi-ironique : "Bon, est-ce qu'il y a quelqu'un dans la salle qui veut fonder un club de hockey sur glace ?"

Ce club indépendant est alors fondé sous le nom de Västra Frölunda Hockey Club. L'atout majeur du club est de disposer d'une forte équipe junior, qui a même recruté le grand espoir norvégien Geir Hoff. Malheureusement, le nouvel entraîneur Roland Mattsson ne se révèle pas un grand partisan du développement des jeunes. La principale victime est Thomas Andersson, l'aîné des trois fils de l'ancien gardien Ronny Andersson. Il a tout juste 20 ans et sort de son service militaire lorsque le téléphone sonne le matin et lui demande de se présenter le soir au match... où il inscrit 5 buts contre Tingsryd. Il ajoute 1 but et 1 assist à un autre match, mais reste sur le banc le reste du temps. Dégoûté, il quitte le club après seulement six rencontres jouées et arrêtera le hockey deux ans plus tard... Son père le dit pourtant aussi doué que ses frères qui feront une grande carrière internationale (le cadet Mikael part en NHL dès l'été suivant). Quant au coach Mattsson, il ne ré-entraînera jamais plus... L'objectif de remonter est manqué (troisième) et la cohésion de l'équipe est aussi défaillante que le moral du vestiaire.

Un artiste mondialement célèbre sauve les finances du club

En 1985/86, on recrute un ancien joueur brièvement passé au club - Thommie Bergman - comme nouveau coach, ainsi que six nouveaux joueurs dont deux viennent... des Jokerit Helsinki, Risto Kerminen et Markus Lehto. L'équipe fait partie des favorites à la montée, avec Skellefteå. Elle finit encore première de la poule régionale Sud et prend encore plus confiance en battant une équipe de haut de tableau d'élite (HV71) en match amical pendant la trêve de Noël. Mais les espoirs sont ensuite douchés avec une quatrième place. Aucune des recrues n'a mené la danse. Le meilleur marqueur est "Lill-Janne" Eriksson, un ancien double champion de Suède avec Brynäs qui retrouve une seconde jeunesse, devant un joueur formé au club, Christer Kellgren, qui laissera une trace dans... l'histoire de l'art.

Via le marchand d'art Fabian Karlsson établi à New York, le VFHC entre en contact avec l'icône du pop art Andy Warhol. Lorsque le président Hans "Bulan" Andersson présente son projet à son conseil d'administration, il est loin de soulever l'enthousiasme des autres membres. Warhol a eu beau réinventer l'art moderne en déclinant les portraits de Marilyn et des boîtes de soupes Campbell, il a eu beau dessiner les plus fameuses pochettes d'album de l'histoire du rock, sa notoriété n'a pas atteint les frontières des dirigeants de hockey de Göteborg. Si ceux-ci donnent leur accord, c'est parce que le promoteur Lennart Wallenstam, un sponsor du club, a promis d'acheter l'œuvre 800 000 couronnes à l'artiste new-yorkais pour avancer les fonds.

Warhol envoie un photographe à un match de Västra Frölunda, et parmi les clichés, il jette son dévolu sur un portait en action de Christer Kellgren. Il en réalise une peinture à l'huile dont il cède les droits au club pour que celui-ci puisse revendre des exemplaires sérigraphiés... qui se vendent bien. Le 27 février 1987, il reste moins d'une dizaine de reproductions lorsqu'on apprend la mort d'Andy Warhol. En bon homme d'affaires, "Bulan" augmente soudain leur prix de vente de 10 000 à 18 000 couronnes !

Au total, le bénéfice net du Västra Frölunda HC dans l'opération s'élève à 1,4 million de couronnes. C'est plus qu'une réussite, c'est un succès absolu, cela sauve de la détresse un club financièrement moribond. Et indirectement, cela fait diffuse l'image du club. Lorsque le Musée olympique de Lausanne consacrera une exposition à Warhol en 1995, l'affiche en sera Kellgren en maillot de Frölunda, une des toutes dernières œuvres du peintre !

Les hommes de la remontée

Jörgen Pettersson revient dans son club formateur en 1986/87 après avoir mis 366 points en six saisons de NHL. Il était en perte de vitesse sur la dernière d'entre elles mais semble encore très loin de la fin de carrière à 30 ans. Pourtant, Pettersson est très décevant et ne sort pas du lot même dans une équipe de deuxième division dont il finit à peine cinquième marqueur. Souvent pointé du doigt par les supporters comme le point faible, en retard dans la condition physique sur ses coéquipiers, il mettra bien deux ans à retrouver le plaisir du hockey.

L'arrivée du nouvel entraîneur Conny Evensson, deux fois champion avec Färjestad, ne fonctionne pas tout de suite non plus. "Nous n'avons pas réussi la premi re saison. Je pense que c'est parce qu'on avait mal recruté, en se servant pour ainsi dire dans chaque quatrième ligne d'Elitserien. Ce n'est pas possible et j'ai dit qu'il valait mieux qu'on fasse progresser de plus jeunes joueurs." Evensson a un bon pressentiment car les jeunes attaquants prometteurs Niklas Andersson (le troisième fils du gardien Ronny) et Patrik Carnbäck sont deux des trois principaux contributeurs à la remontée.

Mais il faut aussi qu'arrive l'autre Mikael Andersson (à ne pas confondre avec le fils homonyme de Ronny). Lui est un homme du Norrland, un enfant de Kiruna a fait toute sa carrière dans le grand Nord, et a réussi en 1987 réussi le doublé champion de Suède (avec Björklöven) - champion du monde. Mais avant sa fin de carrière, il veut mettre de côté un peu d'argent, même si Björklöven paie déjà. Pour les clubs riches, il fait mettre cap au sud. Le plus fortuné est le plus méridional, le "nouveau riche" Malmö, dont le président Percy Nilsson est le premier à le contacter pour le faire venir, mais il préfère Frölunda qui lui paraît un club plus authentique et stable. Andersson s'établira à Göteborg, y construira une maison et y verra naître sa fille.

Lorsque Frölunda décroche son retour en élite le 31 mars 1989, Conny Evensson est quasiment sanctifié par les supporters du club. Ceux-ci seront donc terriblement déçus de le voir partir en fin de saison, pour devenir manager de son ancien club Färjestad.

Faire monter une équipe sans l'accompagner au plus haut niveau, c'est exactement ce que vient de faire Lennart Åhlberg, qui a fait monter la Norvège du groupe C au groupe A mondial en trois ans. Les Norvégiens redescendront sans lui, mais entre-temps il est devenu entraîneur de Frölunda, qu'il stabilise dans un premier temps. Serge Boisvert devient l'idole canadienne de l'équipe.

La saison 1990/91 est bien plus difficile. Västra Frölunda connaît la pire série de son histoire : après le 12e match consécutif sans victoire, le 24 novembre contre Malmö, Åhlberg est renvoyé en même temps que son assistant Tore Jobs. Déjà adjoint de 1987 1989, Ulf Labraaten redevient assistant coach et dirige les entraînements, pendant que Lars Erik Esbjörs - entraîneur des juniors convaincu de franchir le pas en cinq minutes de réflexion mène les opérations et les changements en match. Il dirige ainsi son fils Joacim, alors international B à 20 ans. La place dans l'élite sera sauvée au bout d'un long parcours du combattant, grâce aux efforts de la ligne "ABC" (N.Andersson-Berndtsson-Carnbäck).

Champion avec Djurgården en 1983 et sélectionneur de Tre Kronor en 1984/85, Leif Boork est le premier entraîneur à ramener Västra Frölunda dans les play-offs pour le titre, en 1992, onze ans après la dernière participation. L'équipe de Göteborg est éliminée en quarts de finale contre Brynäs. La régularité n'est pas au rendez-vous, le VFHC joue la relégation l'année suivante, puis remonte en quatrième position mais subit encore un échec en quart de finale.

La saison 1994/95 redevient chaotique. Redevenu coach, Ulf Labraaten ne dure que trois mois et est remplacé par Lars-Fredrik Nyström en novembre. Celui-ci ne réussit pas à empêcher Västra Frölunda de finir 11e sur 12 après la première phase. Selon la formule du moment, cela signifie que l'équipe quitte l'élite au milieu de la saison pour jouer ce qu'on appelle l'Allsvenskan, un tour intermédiaire entre les deux derniers d'Elitserien et les huit meilleures formations de division 1. Pendant ce long tour de promotion/relégation, Lasse Falk vient aider Nyström en tant qu'assistant-coach, en sachant par avance que les rôles seront inversés la saison suivante. Grand lecteur de magazines d'échecs, le tacticien Falk introduit déjà son système en 1-3-1 qui avait fait le succès de Djurgården avec trois titres de suite quelques années plus tôt.

Le visage pâle doit parquer son cheval de feu

Le résultat est spectaculaire. Le VFHC remporte donc cette finale 1995 de deuxième division (3 victoires à 2 contre Rögle)... et - sous sa nouvelle dénomination de "Frölunda Indians" qui perpétue l'iconographie western utilisée depuis deux décennies - joue un an plus tard la finale d'élite 1996 ! En dehors de Göteborg, on critique parfois un jeu ennuyeux, mais les supporters du club sont passés par des temps tellement difficiles que pour eux chaque victoire est une bénédiction. Le Scandinavium a donc accueilli 9240 spectateurs de moyenne, il affiche complet en play-offs (11 583)... mais n'est pas disponible pour la finale. Personne n'imaginait que la saison durerait si longtemps, pas même le coach Falk qui visait le maintien et avait programmé des vacances en France à vélo à ces dates. Ce n'est pas si grave pour Fröunda, qui se rabat - comme lors du match de la montée en 1989 - sur le plus vieux Frölundaborg. Une vraie patinoire à l'ancienne, bien plus petite en taille de bâtiment mais qui peut contenir presque autant de monde, avec plus de places debout. Ils sont 9293 à y célébrer la victoire 6-2 au match 2 de la finale. Le volume sonore et l'ambiance y sont incroyables, l'effet est parfois décrit comme paralysant pour les adversaires, mais quatre jours plus tard, Luleå vient y remporter le titre après une finale où tous les coups étaient permis, la plus violente de l'histoire suédoise.

Ce titre de vice-champion suffit à consacrer les méthodes de Falk, un entraîneur qui se décrit lui-même comme impatient et qui prend déjà à 48 ans des médicaments contre la tension artérielle. Il est connu pour donner des coups de sifflet des centaines de fois pendant l'entraînement, encore et encore tant que l'exercice n'est pas accompli comme il le veut. Selon lui, plus le joueur est doué, plus il faut être exigeant pour qu'il exploite pleinement son potentiel. Il a donc appliqué ceci aux trois Finlandais qui ont porté Västra Fröunda jusqu'en finale : l'ailier Marko Jantunen - arrivé un an avant les autres - et le talentueux défenseur-buteur Petteri Nummelin l'acceptent comme les joueurs suédois, mais pas Christian Ruuttu, qui rentre de NHL et se comporte en authentique star. Il faut dire que Ruuttu connaît des célébrités, il recrute même les Leningrad Cowboys (légendaire groupe de rock finlandais délirant) pour une fête d'équipe.

Nommé capitaine, Ruuttu est une idole des supporters, dont il sait attiser les émotions, mais un os pour le coach. "C'était un bon joueur mais je passais 75% de mon énergie sur lui au lieu de l'équipe. Il voulait des règles lui et je ne l'acceptais pas, ce fut un dur travail de le faire entrer dans le collectif", confiera Lasse Falk au Sportbladet. Il confiera aussi cette anecdote dans Expressen qui révèle comment il a engagé le bras de fer avec son capitaine : "Le personnel du Scandinavium était venu se plaindre à moi en expliquant qu'ils avaient dit à Christian Ruuttu que sa voiture était toujours mal garée, apparemment sans résultat. Avant un entraînement, une fois que tous les joueurs s'étaient changés et étaient dans le vestiaire prêts à aller sur la glace, je leur ai annoncé que la séance serait reportée. Monsieur Ruuttu devrait d'abord déplacer sa voiture avant que nous puissions nous entraîner. Il était furieux, mais je m'en fichais. Je devais marquer le coup. Avais-je raison ou tort, je ne sais pas."

On ne s'étonnera pas que Ruuttu soit reparti au bout d'un an (vers la LNB suisse !). Pour autant, cela ne signifie pas que Lasse Falk avait les pleins pouvoirs. Alors qu'il formait un duo efficace avec Lars-Fredrik Nyström depuis son arrivée, en entente réciproque qu'il ait été chef ou adjoint, Falk apprend que le patron Hans Andersson a décidé de changer d'assistant-coach pour nommer quelqu'un issu des rangs du VFHC, en l'occurrence Christer Kellgren, le modèle de Warhol ! Falk n'a rien en soi contre Kellgren, mais pour lui, cela signifie qu'il n'a pas la totale confiance des dirigeants alors qu'il avait eu l'habitude d'avoir carte blanche à Djurgården. Il part après une seconde saison décevante (septième) et retourne dans sa région d'origine de Stockholm (en division inférieure avec Huddinge).

Pour la troisième fois de suite, l'entraîneur est un homme de la capitale Stockholm, Tommy Boustedt. Même s'il ne vit pas d'autre finale, le VFHC joue maintenant les play-offs chaque année. L'avenir dans l'élite semble assuré. Jusqu'à le fisc vienne toquer à la porte...

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