Frölunda

Chapitre VI - De fraudeur à meilleur club du monde en cinq ans... avant de tout dilapider

 

Chapitre précédent (Difficile émancipation)

Les autorités fiscales commencent à fouiller dans les comptes du club et découvrent une fraude systématique à grande échelle. Les anciens joueurs et entraîneurs sont interrogés comme témoins et admettent que les cotisations sociales n'étaient pas versées. Au lendemain de la mise en examen de quatre nouveaux membres de l'organisation, Frölunda touche le fond le 20 octobre 1999 en se faisant tailler en pièces par Malmö au Scandinavium (1-10). L'entraîneur Tommy Boustedt se déclare "honteux" après cette défaite. Ils étaient 6119 à assister à cette débâcle, et cinq jours plus tard, le dimanche 24, on tombe à 5059 spectateurs contre Linköping (7-3), un niveau bas historique. Le mois suivant, Frölunda présente un nouvel organigramme pour regagner la confiance de ses partenaires et de ses fidèles. Avec 10,5 millions de couronnes d'arriérés fiscaux, et 24 millions de dettes, le club est contraint à une cure d'économies drastiques. Même l'achat de simples fournitures de bureau comme des stylos est bloqué. C'est grâce aux performances du gardien américain Pat Jablonski (92,6% d'arrêts) que le club s'en sort, remportant ses six dernières rencontres de saison régulière pour finir troisième. Jablonski ne confirmera pas en play-offs (85,3% et une élimination en cinq manches contre Modo), ni la saison suivante (89,6%).

La saison 2000/01 est en effet celle de Kristian Huselius. Ce jeune talent de 22 ans devient le meilleur marqueur d'Elitserien et porte presque à lui tout seul Frölunda en play-offs. Recruté deux ans et demi plus tôt alors qu'il venait d'être champion de Suède avec Färjestad, Huselius part néanmoins en NHL. Non reconduit après quatre ans, Tommy Boustedt déclare que le club manque de ligne directrice et de continuité mais a du potentiel : "Ce qui est positif, c'est que le hockey junior soit devenu aussi bon. Christian Bäckman [défenseur de 20 ans] a connu une grande percée cette saison. Jens Karlsson, Jari Tolsa et Fredrik Sjöström sont d'autres jeunes dont Frölunda bénéficiera." Ces trois-là sont en effet devenus champion de Suède juniors, sous la conduite de l'éternel Ulf Labraaten, et avec un gardien nommé Henrik Lundqvist qui a aussi fait ses quatre premières apparitions en senior. Avec eux, l'avenir s'annonce radieux.

En décembre 2000, Frölunda a annoncé avec plus quatre mois d'avance le retour - effectif le 1er mai 2001 - de l'entraîneur qui l'avait fait monter en élite douze ans plus tôt, Conny Evensson. Entre-temps, il a pris du galon, et du palmarès : deux fois champion du monde avec la Suède, puis deux fois champion de Suisse avec Kloten ! Retraité depuis trois ans, Evensson reprend du service, il n'a que 56 ans après tout. Les Indians ont aussi recruté le gardien vétéran Petter Rönnqvist (photo de droite) mais il est vite supplanté par le jeune Henrik Lundqvist, bientôt appelé en équipe nationale. Le potentiel couve déjà, et comme à l'époque une division plus bas, Evensson attend la deuxième saison pour le faire éclore...

Pour la première fois depuis six ans, Frölunda prend la première place d'Elitserien en novembre 2002. Cette équipe dégage de la confiance, elle est homogène, mais peut-être qu'il lui faut un petit truc en plus. Le voilà qui se présente... Tomi Kallio a apprécié ses deux premières saisons en NHL, beaucoup moins la troisième où il change d'équipe deux fois en deux mois. Il veut de la stabilité et charge son agent de lui trouver un point de chute en Europe. Ce joker prend place sur premier trio avec Niklas Andersson et Jonas Johnson. Mais cette décision fait un grand malheureux, l'enfant du club Jonas Esbjörs, qui racontera dans le livre des 80 ans de Frölunda : "C'est moi qui ai dû bouger, de la première à la quatrième ligne, et c'était une douche froide. J'étais tellement en colère que je voulais tuer Kallio, mais je ne pouvais pas faire ça. Puis il s'est avéré être sympa et gentil. Mais je ruminais mes pensées. J'étais déçu et énervé et j'ai demandé une entrevue. J'ai dit à Conny que je n'acceptais pas sa décision. Il a répondu : Je ne fais que ce qui est le mieux pour l'équipe. Qu'est-ce que je pouvais répondre à ça ? Il a fallu un mois avant que je me calme, et après, j'ai compris sa décision."

Entre-temps, Kallio a fini meilleur marqueur des playoffs. Le champagne noie et console bien des états d'âme... Evensson avait conduit au titre Kloten qui attendait ça depuis 38 longues années, il récidive avec Frölunda qui patientait aussi depuis 38 ans. En finale, Färjestad - club avec lequel Kallio avait hésité avant de choisir les Indians - est balayé en quatre rencontres, mais la dernière met du temps à se décanter, en troisième prolongation. Jamais un match du titre n'avait été aussi long, mais la nuit l'est encore plus, dans une boîte de nuit où les champions chantent et dansent jusqu'à six heures du matin. Le trésorier peut fêter lui aussi. Frölunda boucle la saison avec 26 millions de couronnes de bénéfice (2,6 millions d'euros), un record dans l'histoire de l'Elitserien.

Conny Evensson n'est pas seulement élu coach de l'année. En décembre 2003, il se voit décerner le titre de "Gothembourgeois de l'année". On n'est pas forcé d'être natif de Göteborg pour recevoir cette distinction honorifique, on peut l'obtenir en devenant le meilleur ambassadeur de la ville. Mais ce titre a un prix. Conny Evensson a trop tardé à se préoccuper de sa santé. Une hernie discale entre deux vertèbres cervicales le contraint à un arrêt maladie, et sa guérison ne va pas aussi vite qu'il l'espérait. Le lundi 2 février 2004 au matin, après avoir échangé avec le médecin de l'équipe, il informe les joueurs qu'il ne reviendra plus de la saison et laisse définitivement les rênes à son adjoint Janne Karlsson. On ne reverra plus Evensson derrière un banc. Les Indians sont éliminés en demi-finale.

L'indiscutable meilleur club du monde pendant un an

En 2004, Frölunda fête les 60 ans d'existence de l'inclusion du hockey sur glace dans le VFIF, et ses 20 ans de vie indépendante. Ce double anniversaire se passe sous les meilleurs auspices. Alors que la dette cumulée était de -24 millions en 2000 après les inculpations pour fraude fiscale, le capital est désormais de +27 millions, ce qui fait de Frölunda la deuxième société sportive la plus riche du pays (encore loin derrière Färjestad à 62 millions). Un changement spectaculaire en l'espace de quatre saisons, jamais on n'avait vu un club suédois se redresser aussi vite ! La formation de Göteborg se permet de jouer de renoncer aux recettes publicitaires pour jouer dans un troisième maillot rétro, avec un col à lacet et l'inscription Frölunda en diagonale comme au 35 ans plus tôt. Les sponsors restent assez petits sur le maillot principal, celui avec une grande tête d'indien.

Cette saison 2004/05 n'est vraiment pas comme les autres, à cause du lock-out en NHL. 74 joueurs désœuvrés de leur ligue habituelle viennent jouer en Suède. Il s'agit de hockeyeurs qui reviennent à la maison comme Peter Forsberg, Markus Näslund et les jumeaux Sedin chez eux à MoDo, mais aussi de certaines stars étrangères comme Zdeno Chára qui signe avec Färjestad.

Pourtant, Frölunda prend les commandes avec la contribution inattendue d'un trio que personne n'avait sur ses tablettes, la "ligne ouragan" (Orkankedjan), nommée ainsi lors d'un soir d'orage à Malmö. On y retrouve l'ailier droit Peter Högardh, autrefois renvoyé de Frölunda par Lasse Falk parce que "gras" - un adjectif douloureux à entendre pour le jeune homme de 19 ans - et qui revient huit ans plus tard prendre sa revanche. Le centre Martin Plüs est en quelque sorte le dernier cadeau de Conny Evensson au club : reconverti comme conseiller, il recommande cet international suisse de Kloten, où il a gardé de très bons contacts. La ligne Esbjörs-Plüss-Högardh est testée une semaine avant le début du championnat... et elle reste ensuite intacte tant elle fonctionne bien. Malheureusement, son rendement fléchit comme sa santé à partir de janvier : Martin Plüss a une commotion, Peter Högardh aborde les play-offs avec un genou blessé et Jonas Esbjörs ne retrouve plus la forme après une infection virale.

C'est à ce moment, en janvier, et alors que Frölunda est déjà premier au classement, qu'un bloc NHL prend le relais. Frölunda avait pris soin à le composer en refusant d'autres candidatures, mais il a mis du temps à se former. Le sujet majeur est Daniel Alfredsson. Parti de Göteborg vers Ottawa en 1995 après la saison chaotique, il est devenu le capitaine des Senators et une star d'envergure mondiale. C'est ce qui coince car le faire jouer pose des problèmes d'assurance. Il ne joue finalement pas le début de championnat et retourne à Ottawa début octobre pour ne revenir qu'en janvier. Le décide alors de former une ligne 100% NHL, dont trois joueurs sont simplement revenus dans leur club d'origine : Bäckman-Salo / Axelsson-Påhlsson-Alfredsson. Ce n'est officiellement que la deuxième ligne, le premier trio Andersson-Johnson-Kallio garde la place dans la hiérarchie qui est la sienne depuis le titre 2003.

Qui peut s'opposer à cette équipe ? On prétend que sa quatrième ligne Jari Tolsa - Joel Lundqvist - Magnus Kahnberg pourrait être la première chez certains concurrents. Le coach Stephen Lundh, assisté du toujours présent Janne Karlsson, envoie même ce trio jouer le premier powerplay au dernier match de la saison, envoyant un immense message de confiance. Les play-offs sont une démonstration. Après avoir perdu le premier match de la finale contre le FBK, Frölunda aligne 4 victoires de suite, au cours de laquelle le seul but encaissé est un tir de pénalité ! Autant dire que le gardien Henrik Lundqvist survole son sujet avec ce qu'il qualifiera de meilleure performance de sa vie : 96% d'arrêts et 6 blanchissages en playoffs ! Lundqvist peut alors quitter son frère jumeau pour partir en toute confiance vers la NHL, il sait qu'il est un des meilleurs gardiens du monde et le prouvera neuf mois plus tard en devenant champion olympique de Turin. La deuxième ligne de la Suède y est le trio NHL constitué par Frölunda, qui a bien rendu service à la patrie.

Classé numéro 1 du top-250 des clubs européens de Hockey Archives, Frölunda peut se proclamer de manière tout à fait justifiée meilleur club du monde de cette saison 2004/05, puisque la NHL n'a pas joué. Sa domination sur le hockey suédois est insolente car il vient alors d'enchaîner 5 titres en 6 ans chez les moins de 20 ans et 4 titres consécutifs chez les moins de 18 ans. Néanmoins, privés de temps de jeu par l'arrivée des stars, les juniors n'ont pas intégré l'équipe première comme d'habitude... et ils partent tous. Le meilleur d'entre eux, Loui Eriksson, qui a fait banquette, part jouer une saison sur une première ligne d'AHL comme tremplin vers sa carrière NHL.

Les saisons du retour au succès :
- présentation et bilan 2002/03
- présentation et résultats 2003/04
- résultats et bilan 2004/05.

Le capital dilapidé

Frölunda n'avait participé qu'à une seule compétition européenne, obtenant une belle troisième place de la première édition de l'EHL en 1997. Le club a désormais accès à la plus brève Coupe d'Europe des clubs champions... et termine bon dernier, dans la lignée d'une décennie de piètres prestations des clubs suédois sur la scène continentale. Le club a-t-il mal géré la succession de Henrik Lundqvist ? En août, Stephen Lundh avait fait le pari de faire sortir l'ancien gardien international Tommy Salo de sa retraite, pourtant annoncée quelques mois plus tôt après une saison compliquée à Modo pendant le lock-out dans une équipe de superstars offensives. Salo n'est jamais meilleur que quand il se sent irrité par des critiques qu'il estime injustes, et Dieu sait qu'il en a subi depuis sa bourde légendaire éliminatoire contre le Bélarus en quart de finale olympique quatre ans auparavant.

C'est cette fois la meilleure version de Tommy Salo qui sécurise les Indians pendant les play-offs d'Elitserien. Le deuxième match de la finale est un triomphe 6-1 à domicile, pour fêter le record de matchs joués pour Frölunda (685) que bat ce soir-là le défenseur Ronnie Sundin. Mais l'équipe est finalement battue 4 victoires à 2 par Färjestad, qui tient sa revanche. La rivalité est maximale entre ces deux clubs qui ont joué trois finales en 4 ans l'un contre l'autre. 250 kilomètres séparent les deux villes de Göteborg et de Karlstad. Leur confrontation, sommet du hockey suédois, est alors parfois surnommée le "Västerby", le derby de l'ouest.

Pourtant, alors que le FBK reste au sommet, Frölunda s'effondre. Le 7 novembre 2006, l'entraîneur champion Stephan Lundh est renvoyé après un début de saison difficile et remplacé le lendemain par Per Bäckman, recruté dans un club de division inférieure (Västerås). Cela ne se passe pas mieux car les Indians ratent les playoffs 2007 ! Rebelote la saison suivante avant le remplacement de Per Bäckman juste avant Noël par Roger Melin, que les joueurs apprécient mais qui n'obtient qu'une modeste sixième place. Le rendement du duo Steve Kariya - Martin Plüss a été divisé par deux par rapport à la saison précédente et ils quittent tous deux la Suède.

Que se passe-t-il à Göteborg ? Le club a tout pour réussir, le Scandinavium est rempli quasiment à capacité à chaque match. La différence entre l'affluence moyenne de Frölunda (11688) et celle du deuxième club d'Elitserien (Linköping avec 7182) est de 4500 spectateurs, un gouffre qui n'a jamais été aussi grand en Suède. Frölunda est un club riche, il dépense de l'argent dans des transferts, mais dégage pour cela certains cadres et commence à perdre son âme.

L'arrivée d'Ulf Dahlén comme nouvel entraîneur suscite un nouvel espoir. La pré-saison 2008/09 est la meilleure depuis longtemps. On compte énormément sur Andreas Karlsson, joueur de l'année 2006 (avec HV71) revenu de deux saisons en NHL où il tenait un rôle défensif qui n'est pas le sien. Il est le meilleur marqueur de l'équipe après 11 matches... au moment où ils se rompt les ligaments croisés du genou. Saison terminée. On croit qu'il en va de même pour son équipe, sous la barre de qualification en novembre, mais le défenseur offensif Janne Niskala arrive alors de Tampa Bay en NHL et ranime un peu le jeu à la ligne bleue. Le joueur-clé n'est cependant pas un recrue de prestige, mais un fidèle. En décembre 2008, Niklas Andersson établit un autre record, 218 buts pour Frölunda. Andersson est le meilleur marqueur d'une équipe dont il a été nommé capitaine après la retraite de son compagnon de ligne de toujours Jonas Johnson... qui rechausse les patins en fin de saison. Troisièmes du championnat régulier, les Indians y croient très fort... mais tombent en six manches en demi-finale contre HV71.

Réaction de Frölunda ? Dépenser et investir encore plus... Le public semble encore adhérer. Quand Frölunda organise un match dans le stade de football Ullevi le 28 décembre 2009, plus de 30 000 spectateurs suivent l'évènement et ont l'impression que les Indians tissent un lien avec leur histoire. Ceux-ci font même revenir un à un de NHL les héros de 2005, Christian Bäckman, Joel Lundqvist et PJ Axelsson. En vain. Le club ne cesse de s'enfoncer, septième en 2010 et neuvième en 2011.

Depuis cinq ans, cinq entraîneurs ont été consommés, 37 joueurs ont été recrutés, souvent avec de gros contrats, pour un échec complet. En fin de compte, au fil des défaites et de la mise à l'écart des joueurs auxquels il s'identifiait le plus, le public a arrêté de suivre. Il a commencé à laisser des sièges vides... et un trou dans les recettes.

Président depuis onze ans, et pendant les deux titres, Mats Ahdrian avait déplu pour avoir interdit l'alcool dans les réunions avec les sponsors, par conviction religieuse protestante selon ses détracteurs, parce que cela nuisait à l'image du club auprès des femmes et des plus grandes entreprises selon lui. Mais ce n'est pour cela que le conseil d'administration le démet de ses fonctions début octobre 2011. C'est parce qu'il a dilapidé en trois ans tout le capital financier constitué dans ses premières années de présidence : 65 millions de couronnes envolées ! La carte blanche laissée au directeur sportif Kent Norberg - qui avait tout pouvoir dans le recrutement et rendait des comptes directement au conseil et non à Ahdrian - fut une erreur évidente, Norberg a démissionné en novembre 2010. Mats Ahdrian a ensuite préparé la reconstruction avec une équipe plus jeune. Trop tard. Il est déçu, après tant d'années, que ce soit le capitaine de l'équipe Joel Lundqvist qui lui aprenne que la rumeur court sur son renvoi... Dépité d'être tenu pour responsable de la chute, il retourne travailler d'où il venait à l'origine (la compagnie d'assurances Skandia).

Les saisons de l'effondrement sportif et financier :
- présentation et résultats commentés 2005/06
- présentation et résultats commentés 2006/07
- présentation et résultats commentés 2007/08
- présentation et résultats commentés 2008/09
- présentation et résultats commentés 2009/10
- présentation et résultats commentés 2010/11.

Chapitre suivant : La construction d'un grand d'Europe

 

 

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