Aleksandr Maltsev

 

Anatoli Tarasov déclara un jour : "L'équipe d'URSS, c'est le CSKA plus Maltsev." Cette déclaration aurait de quoi vexer plus d'un Spartakiste, mais elle donne la mesure de la place unique occupée par Aleksandr Maltsev dans l'histoire du hockey soviétique. Celui-ci s'est construit autour de trios de légende, formés patiemment au sein d'un même club et conservées très longtemps. Maltsev, lui, était souvent le seul attaquant du Dynamo Moscou, club auquel il est resté fidèle. Mais de ce fait, il s'adaptait à tout. Il était si polyvalent qu'il pouvait occuper n'importe quelle position de l'attaque, suppléer un blessé et s'entendre avec tout le monde.

Maltsev a joué au sein de... 68 trios différents dans l'équipe nationale ! Dans toute l'histoire soviétique et même russe, aucun joueur n'a fait preuve de la même capacité d'adaptation instantanée. En fait, il a évolué à côté de tous les meilleurs joueurs soviétiques sur deux générations, au point qu'il serait plus rapide de lister les grands joueurs qui n'ont pas joué sur sa ligne ! Celui lui vaut d'être le recordman russe des sélections nationales (316) et des buts marqués sous le maillot soviétique (213). Il y a obtenu des statistiques au moins équivalentes au trio dominant des années 1970 Kharlamov-Petrov-Mikhailov, sans pouvoir s'appuyer de la même manière sur ses partenaires.

Ce que les chiffres ne disent pas, c'est la manière, et l'impression visuelle. Elles étaient encore plus inoubliables. Aleksandr Maltsev était un des joueurs les plus élégants jamais vus sur une patinoire. C'était un pur créateur, un improvisateur magnifique aux prises de décision très rapides. Il était exceptionnel en un contre un et réussissaient des gestes incroyables avec le palet que beaucoup ont cherché vainement à imiter. Ses 360° ont épaté tous ceux qui en ont été témoins. C'est pour toutes ces raisons que Maltsev a été une des deux seules personnes dans l'histoire de la Russie - et le seul homme - à être honoré de son vivant par une pièce commémorative de la Banque centrale russe (l'autre personnalité à avoir eu cet honneur est Valentina Tereshkova, première femme au monde à avoir effectué un vol dans l'espace).

 

Choix du hockey par reconnaissance

Aleksandr Maltsev naît le 20 avril 1949 dans le village de Setkovtsy, près de Kirovo-Chepetsk, dans une famille de sept enfants. Son père Nikolaï était ouvrier métallurgiste, sa mère Anastasia femme au foyer. Alors peuplée de 50 000 habitants, Kirovo-Chepetsk forme à l'époque soviétique plusieurs hockeyeurs de haut niveau (les autres sont Vladimir Krikunov et le gardien Vladimir Myshkin), une tradition qui s'est perdue aujourd'hui alors que la ville a une patinoire artificielle. En ce temps-là, c'est sur glace naturelle que l'on pratiquait le hockey. Après l'entraînement, les enfants continuaient de patiner avec la foule sur la très grande patinoire où se rassemblaient les gens en musique. Tout le monde patinait, et Maltsev insiste sur l'importance de cette pratique libre dans l'établissement de son don du hockey.

Très tôt, le petit Maltsev fait preuve d'un talent sportif évident avec une excellente vision de l'espace. Il pratique la natation, il est très bon au basketball et au tennis, mais ses deux sports de prédilection sont le hockey sur glace et le football. Dans cette dernière discipline, il joue au poste d'avant-centre et est champion régional dans toutes les catégories de jeunes, avec une capacité à mettre la défense dans le vent dès sa première touche de balle. Quand il prend la place du gardien à un entraînement, même les adultes n'arrivent pas à lui marquer un pénalty.

En hockey sur glace, les quatre entraîneurs de légende du hockey soviétique jouent tous un rôle dans le repérage de ce joyau au gabarit léger ! Anatoli Tarasov l'observe d'abord à un tournoi de zone des moins de 15 ans et lui promet de le prendre un an plus tard s'il s'améliore physiquement. Mais cette promesse restera sans suite, ce qui vexera l'adolescent Maltsev qui a intégré la première ligne de l'équipe sénior de l'Olympia Kirovo-Chepetsk. C'est ensuite Nikolai Epstein qui l'invite à renforcer son club du Khimik Voskresensk pour une tournée en Suède. Et enfin, c'est un certain Viktor Tikhonov, alors entraîneur-adjoint au Dynamo Moscou, qui est frappé par la technique et la vitesse incroyable de Maltsev. Il convainc le coach principal Arkadi Chernyshev de prendre ce jeune joueur pour ne pas le regretter toute sa vie.

Le club omnisports du Dynamo Moscou a une base unique à Novogorsk qui regroupe les hockeyeurs au rez-de-chaussée et les footballeurs à l'étage. Un jour où les pratiquants des deux sports s'entraînent les uns contre les autres avec un ballon rond, l'entraîneur des footballeurs du Dynamo, Konstantin Beskov, est épaté par ce Maltsev qui distribue des passes de quarante mètres dans les pieds : il invite ce gamin de 18 ans à partir pour une tournée au Brésil. Mais Chernyshev met son veto. L'époque où l'on pouvait combiner les deux sports, comme dans les années 50, est révolue. Les saisons sportives se sont allongées. Il faut choisir. Maltsev est convoqué dans le bureau du directeur général du Dynamo qui s'apprête à autoriser son voyage brésilien, en présence des deux entraîneurs qui se disputent entre eux et s'arrachent le talent. On lui demande son avis pour trancher. Maltsev aime les deux sports, et c'est la reconnaissance qui dicte alors son choix. Puisque c'est Chernyshev qui l'a invité le premier au Dynamo, il fera une carrière de hockeyeur.

Interdit de l'arrêter

Une carrière qui décolle vite. Lors de la cérémonie de remises des médailles à a fin des championnats d'Europe juniors 1969 à Garmisch-Partenkirchen, le président de la LIHG "Bunny" Ahearne déclare que le meilleur marqueur du tournoi Aleksandr Maltsev est un "second Bobrov". Et s'il surpassait même son modèle ? L'année suivante, en 1970, c'est cette fois du "grand" championnat du monde que Maltsev est le meilleur marqueur. Ses 15 buts dépassent le record russe que détenait justement Bobrov. Alors qu'il n'a pas encore 21 ans, Maltsev est élu meilleur attaquant du tournoi et se voir remettre les clés d'une Volvo. La voiture sera confisquée dès son retour à Moscou : les cadeaux reçus à l'étranger d'une valeur de plus de 20 dollars doivent être remis au Comité des sports... Il se contentera d'une automobile russe, une Volga, mais aura quand même le privilège d'en changer chaque année et d'obtenir une plaque d'immatriculation 00-10, référence à son numéro de maillot. Il a même roulé une année sans permis à son arrivée à Moscou car en tant que membre du Dynamo (le club de la police) il s'est vu remettre une carte interdisant qu'il puisse être arrêté par des contrôles routiers.

Impossible à arrêter, Maltsev l'est souvent sur la glace. Selon Tarasov, c'est cet attaquant d'exception qui a modifié les conceptions tactiques de Chernyshev, jusqu'ici considéré comme un adepte d'un hockey défensif. Les deux entraîneurs de l'équipe nationale ont un débat pendant les Mondiaux 1971 en Suisse au sujet de la faible performance défensive de la première ligne. Mais quand Tarasov commence à reprocher à Maltsev son manque de travail défensif, Chernyshev répond qu'il faut l'utiliser sur ses points forts, et que le trio qu'il centre marque toujours plus qu'il n'encaisse de buts. Maltsev sait ce qu'il doit à Chernyshev qu'il citera toujours comme son entraîneur de référence, "l'homme qui a créé le hockey soviétique", tandis que le plus connu Tarasov - par ses livres et ses déclarations - n'est selon lui qu'un "classique adjoint qui est responsable de la préparation physique". Il est en particulier reconnaissant que Chernyshev lui ait donné sa chance quand il était jeune sans s'arrêter à son gabarit comme l'avait fait Tarasov.

En 1972, Vsevolod Bobrov remplace le duo historique d'entraîneurs à la tête de l'équipe nationale. Ce changement semble favorable à Maltsev puisque Bobrov a déclaré se revoir plus jeune en observant ce pur talent offensif et créatif. Lors du championnat du monde, l'attaquant du Dynamo devient une seconde fois meilleur marqueur de la compétition. Il faut preuve d'une efficacité exceptionnelle en marquant 10 buts en seulement 23 tirs ! La trajectoire de ses lancers sans préparation est impossible à deviner. Jorma Valtonen, élu meilleur gardien des Mondiaux cette année-là, est le plus à même de juger la qualité du meilleur attaquant : "Il n'est pas possible de croire à un mouvement de Maltsev, il va vous tromper et vous détruire."

Mais en septembre de la même année, lors de la série du siècle, premier affrontement entre les hockeyeurs russes et les meilleurs professionnels canadiens, Maltsev n'inscrit pas le moindre but. Sa performance est perçue de manière critique en Union Soviétique, où un journaliste écrit qu'il a "semblé intimidé par les mises en échec des Canadiens". Il est intéressant à ce titre de citer cette déclaration que fera Maltsev quelques décennies plus tard au journal biélorusse Pressbol : "Je crois que le hockey soviétique a commencé à mourir en 1972, quand nous avons rencontré les Canadiens. Dans ces matches, ils ont pris le meilleur de nous, et nous avons pris le pire d'eux. Auparavant les gens allaient à un match de hockey comme à un ballet, et ensuite, comme à un combat." Ces propos rencontrent un certain écho dans les déclarations des Canadiens qui ont effectivement su apprécier le "meilleur du hockey russe" et en particulier le talent de Maltsev. Le coach Harry Sinden le citera comme le principal talent du hockey soviétique, et même Bobby Clarke, dont les mauvais coups ont marqué l'histoire de la série, a déclaré à Sport-Express qu'il pensaiot et pense toujours que Maltsev est "le meilleur attaquant [qu'il ait] eu l'occasion de rencontrer sur la glace. Il était splendide en tout, du contrôle du palet aux engagements et au jeu physique."

Le goût du spectacle

Avec un gabarit pas exceptionnel (175 cm, 79 kg), Maltsev ne cédait donc rien physiquement aux Canadiens. Et même s'il n'a pas trouvé lui-même le chemin des filets, il a récolté cinq mentions d'assistance pour ses ailiers Vikulov et Kharlamov. Ce trio constitué pendant les six premiers mois de mandat de Bobrov sera ensuite séparé, mais une amitié à vie s'est forgée entre les deux artistes les plus créatifs du hockey soviétique, Aleksandr Maltsev et Valeri Kharlamov. Pendant l'intersaison 1972, ce dernier a été invité dans l'appartement de Maltsev où la baignoire a été remplie de champagne. Les deux hommes, alors tous deux célibataires, mènent la belle vie pendant leur temps libre estival.

Maltsev et Kharlamov ont intégré l'équipe nationale au même moment, fin 1968, mais ils se sont connus un peu avant. Assis non loin l'un de l'autre dans les tribunes du stade du Dynamo, ils se sont découvert une première passion commune, le football. Ils se découvriraient d'autres points communs en partageant la même chambre lors des voyages internationaux. Ils partagent les mêmes plaisanteries, le même goût pour expérimenter des habits, des coiffures, voire des perruques. Kharlamov se souviendra : "Nous avons beaucoup en commun avec Maltsev. Pas seulement notre parcours en équipe nationale. Mais aussi notre style de jeu. Et notre style vestimentaire. Nous avons la même taille, le même poids, les mêmes tailles de patins. Aussi bien pour les vestes que pour les pantalons de costume, on peut les choisir l'un pour l'autre, nos tailles et nos goûts coïncident."

Cette envie de se démarquer était assez peu commune et plutôt mal vue à l'époque soviétique. Bien que peu bavard, Maltsev n'hésitait donc pas à s'afficher, silencieusement. Dans ses soirées libres, il était attablé dans un des restaurants pour célébrités moscovites. Mais c'est bien sûr sur la glace qu'il était le plus spectaculaire. Contre l'Allemagne de l'ouest à ses débuts, il inscrivit un but unique et phénoménal : placé derrière le but, il leva le palet d'un flip par-dessus la cage puis la contourna pour le frapper au vol comme une balle de baseball. Un geste unique que les plus grands talents du hockey russe (Bure ou Kovalev) ont tenté de reproduire en match sans jamais y parvenir. Il avait eu cette idée en s'entraînant avec des enfants, seul contre tous, mais Arkadi Chernyshev n'apprécia pas cette jonglerie en lui disant d'aller "au vestiaire ou au cirque".

Aleksandr Maltsev calma donc ses initiatives les plus clownesques, mais il maîtrisa à la perfection les rotations à 360°C, par l'intérieur ou par l'extérieur, parfois même en passant le palet entre ses jambes. Ces buts qui rendaient fous les défenseurs, tournaient les têtes des spectateurs et décrochaient quelques mâchoires sur les bancs adverses, il les a régulièrement inscrits tout au long de sa carrière au point de s'en faire une spécialité. Car c'est bien le jugement du hockeyeur qu'il faut retenir avant tout de l'hommage de son ami Kharlamov : "Nous, hockeyeurs, nous n'essayons pas de rivaliser avec les champions de patinage de vitesse. Nous avons une autre vitesse, dont l'âme réside dans le changement de rythme. Aleksandr Maltsev surpassait tout le monde, pas seulement par la vivacité de ses mouvements mais aussi par celle de son esprit. Un freinage abrupt, un arrêt instantanée, et il n'y a plus personne à côté... La vitesse dans le hockey, cette vitesse est intelligente."

Accès direct au patron du KGB

L'exubérance du célibat n'a qu'un temps. En septembre 1974, Aleksandr Maltsev épouse Susanna, fille d'une danseuse étoile du Bolchoï avec qui il a eu un coup de foudre mutuel sur la place d'Odessa. Dès le lendemain de son mariage, il doit jouer un match de championnat contre le Khimik Voskresensk. Mais il a un accord oral de son entraîneur Arkadi Chernyshev pour avoir du temps libre à la période de Noël en guise de lune de miel en le dispensant de la Coupe Ahearne jouée en Suède au même moment. Mais deux mois plus tard, Chernyshev est renvoyé et remplacé par Vladimir Yurzinov. Pour renforcer son autorité, celui-ci veut imposer la présence de Maltsev. Mais l'attaquant tient tête. Un accord est un accord, il le fait savoir aux dirigeants du Dynamo qui étaient parfaitement au courant. Un article au vitriol paraît alors sur Maltsev dans la Komsomolskaïa Pravda. Il est signé de Snigirev, en qui le joueur voit le "bras armé" de Yurzinov.

Dans l'appareil de l'Union Soviétique, chacun fait donc jouer ses relations, mais Maltsev a les plus élevées. Tout a commencé quelques années plus tôt avec les luttes de pouvoir au sein du Ministère de l'Intérieur pour réduire le pouvoir du KGB. Le Dynamo - club historique de la police politique - a été divisé. Le club de football a alors été subordonné au MVD (la police) et le club de hockey sur glace au KGB, le service de renseignements. Invité dans le bureau du président du KGB Youri Andropov (qui dirigera ensuite l'Union Soviétique de 1982 jusqu'à sa mort début 1984), Maltsev arrivera cinq minutes en retard mais dans un costume impeccablement repassé par sa mère. Le patron des services secrets que le monde entier craint lui déclare alors dans un sourire : "Vous tournez un film, vous ne jouez pas au hockey..."

Lorsque Maltsev est mis en cause par la presse, Andropov l'appelle et il explique alors que l'article est un tissu de mensonges. Le patron du KGB et du Dynamo fait alors rédiger la lettre de réponse du hockeyeur par ses assistants. Maltsev gardera la réputation d'avoir porte ouverte chez Andropov, ce qui l'a aidé à tenir en respect les jaloux ou les médisants. Il s'en est aussi servi pour présenter les doléances des joueurs : c'est le capitaine Maltsev qui négociera les avantages en nature des joueurs (appartements et voitures) auprès du patron, pas l'entraîneur Yurzinov comme cela se fait dans les autres clubs. Ses relations avec son nouvel entraîneur sont donc tendues (Maltsev soupçonne Yurzinov d'avoir été vexé qu'il batte son record de buts sous le maillot du Dynamo), mais sa fidélité au maillot bleu et blanc est intacte.

Nommé second lieutenant à son arrivée au Dynamo, Maltsev sera même promu colonel au sein du KGB. Un tel poste l'absout de ses obligations militaires, et donc de l'incorporation au club de l'armée (le CSKA). Les clubs concurrents ne peuvent pas le recruter. Qui oserait se frotter au patron du KGB Andropov ? Les seules propositions que Maltsev reçoit, en 1972 puis en 1976, proviennent donc de NHL. Il en discute avec son ami Valeri Kharlamov et les deux hommes conviennent que les gens ne comprendraient pas qu'ils puissent partir. Il déclarera à Pressbol : "Mes parents m'ont élevé d'une façon que je ne pouvait pas abandonner l'équipe pour laquelle j'ai passé tant d'année et partir. Je ne pouvais pas laisser tomber les fans qui m'aimaient et me soutenaient. Pour nous, le patriotisme et la loyauté au club n'étaient pas de vains mots. N'importe quel joueur de l'époque pourra vous le confirmer." Sa seule entorse au professionnalisme sera un contrat publicitaire secret. Pour utiliser les crosses de l'équipementier Koho, Maltsev recevra dans une enveloppe discrète quelques milliers de marks finlandais par an.

La fidélité au Dynamo

La fidélité de Maltsev au Dynamo a-t-elle handicapé la perception de sa carrière ? Il n'a été élu qu'une fois meilleur joueur du championnat soviétique, en 1972, dans un vote au coude-à-coude avec Kharlamov. Mais il a quand même figuré très régulièrement dans l'équipe-type, phagocytée par les membres du CSKA. Maltsev disposait d'une grande liberté au Dynamo, et aurait peut-être eu plus de peine à se fondre dans le moule militaire. Ce n'est pas pour autant qu'il néglige le collectif. Plus sa carrière avance, et plus l'ancien buteur devient un maître passeur qui distille des occasions immanquables. Il joue un rôle de mentor pour les jeunes joueurs du Dynamo, et en fait progresser plusieurs au niveau de l'équipe nationale. Mais il restera à jamais un grand regret à sa carrière : celui de n'avoir jamais été champion d'URSS. Toujours placé, jamais gagnant, le Dynamo a toujours été devancé. Maltsev a-t-il failli en tant que leader en n'amenant pas son équipe à la victoire ? Il serait un peu rude de le prétendre. Quand le CSKA paraissait prenable, Maltsev a en effet eu le malheur de se blesser au mauvais moment.

Son pire accident survient en 1978 lors d'un entraînement. Le lancer d'Alekseenko l'atteint dans le dos : fracture de la troisième vertèbre cervicale. Maltsev perd conscience sur le coup et se réveille à l'hôpital. Il doit rester alité trois mois. Le fragment de vertèbre reste heureusement en place, même si son dos l'ennuiera de manière régulière à partir de ce moment. Il revient au jeu, y compris en équipe nationale, mais connaîtra une de ses plus grandes frustrations du côté de Lake Placid en perdant le titre olympique. Pour lui, le "miracle" était pipé : il reste persuadé de ce qu'il a vu ce soir-là que les Américains étaient dopés. Lui-même dit n'avoir jamais pris de médicament, sauf à la rigueur pour des désordres intestinaux, et avoir systématiquement jeté dans les toilettes les "vitamines" qu'on lui donnait en équipe nationale. Avec son ami Kharlamov, ils avaient un dicton : "chacune de ces pilules ôte 50 secondes de durée de vie."

Si cette défaite olympique face aux États-Unis reste en travers de la gorge de Maltsev, c'est qu'il en veut beaucoup à Viktor Tikhonov. Il rappelle que la quatrième ligne qu'il formait avec Lebedev et le jeune Krutov a marqué 18 buts et en a encaissé 0, mais que le coach continuait de faire jouer ses deux premiers trios fatigués. De manière générale, Maltsev tenait en piètre estime Tikhonov, qui dégradait selon lui la santé des joueurs en alourdissant brutalement les charges qu'ils devaient lever dans les séances de musculation, ce qui n'arrangeait pas l'état de son dos.

Cette désapprobation sur les méthodes d'entraînement conduisent à son éviction de l'équipe nationale. En 1983/84, alors que Tikhonov tient un camp de préparation élargi avec une soixantaine de joueurs dont beaucoup de jeunes, Maltsev demande à pouvoir s'entraîner de son côté avec le Dynamo. Il se sait en forme, a été élu trois fois attaquant du mois, et pense avoir assez d'expérience pour se préparer seul à ce qui serait son quatrième tournoi olympique. Refus immédiat et très net de Tikhonov. Celui qui avait été son découvreur quand il était adjoint de Chernyshev met un terme à sa carrière internationale. À son actif, neuf titres de champion du monde, mais aussi quatre sélections dans l'équipe-type, trois comme centre et une comme ailier droit, à une époque où les positions étaient strictement respectées dans les résultats des votes. Cela témoigne de sa constance au plus haut niveau, quelle que soit la position adoptée, et cela le distingue parmi tous les grands joueurs soviétiques.

Aleksandr Maltsev s'essaiera même de manière plus anecdotique à un autre poste, celui de défenseur, en rechaussant les patins cinq ans après la fin de carrière... pour un club hongrois ! Il part dans l'équipe d'Újpest (qui est le club du Ministère de l'Intérieur et donc l'homologue hongrois du Dynamo) avec son ancien collègue Valeri Vassiliev. Celui-ci tient sa position habituelle à l'arrière, alors que Maltsev joue plutôt un rôle de défenseur offensif, voire de quatrième attaquant.

Maltsev envisage un temps une reconversion comme entraîneur et se voit confier l'équipe-réserve du Dynamo. Mais selon lui, Yurzinov a pris peur des bons résultats du nouveau venu et intrigué contre lui. Ses récriminations contre les entraîneurs dominants des années 80 (Tikhonov et Yurzinov) n'ont donc d'égal que sa révérence pour Chernyshev...

Maltsev reste donc au calme avec ses diverses pensions d'ancien champion olympique et d'ancien officier du KGB. Deux évènements tragiques viennent néanmoins troubler la quiétude de sa retraite. Tout d'abord le cambriolage de son domicile, comme par hasard le lendemain de l'échéance de l'abonnement de son système d'alarme. Les voleurs saccagent tout et emportent tous ses souvenirs. Le seul vestige authentique de sa carrière n'est pas un objet sportif à proprement parler, c'est son uniforme donné au musée du KGB (qu'il n'a jamais visité). Le Comité Olympique fera faire des copies de ses médailles pour les lui restituer. Puis, en 2009, juste après son anniversaire de mariage et alors qu'un restaurant avait été réservé pour le soir même, son épouse Susanna décède d'un cancer diagnostiqué trop tard. Une autre femme partage ensuite sa vie, l'empêchant selon lui de sombrer dans l'alcoolisme par la solitude. Son fils unique a quitté la maison depuis longtemps, devenu directeur informatique pour la filiale d'une entreprise américaine à Moscou, et il a une petite-fille qui poursuit la tradition de sa grand-mère et de son arrière-grand-mère dans la danse.

Aleksandr Maltsev reste très attaché au Dynamo Moscou, au point de vivre par procuration le succès qu'il n'a jamais vécu en tant que joueur : la victoire dans le championnat national. Pendant toute la saison 2011/12, il accompagne l'équipe en tant que légende vivante et boit du champagne avec elle dans la Coupe Gagarine où son nom sera même gravé. Juste récompense pour un joueur resté dans la légende de son club. Encore au XXIe siècle, un des cris de ralliement des supporters était "Tolko Maltsev ! Tolko Dynamo !" (seulement Maltsev, seulement Dynamo).

Marc Branchu

 

 

Statistiques

                                            MJ    B   A  Pts   Pén
1965/66 Olimpya Kirovo-Chepetsk  URSS-3           7
1966/67 Olimpya Kirovo-Chepetsk  URSS-4          19
1967/68 Dynamo Moscou             URSS      23    9   2   11    4'
1968    URSS juniors          Euro juniors   5    6   2    8    0'
1968/69 Dynamo Moscou             URSS      42   26
1969    URSS juniors          Euro juniors   5   13   4   17    2'
1969    URSS                    Mondiaux    10    5   6   11    0'
1969/70 Dynamo Moscou             URSS      42   32
1970    URSS                    Mondiaux    10   15   7   22    8'
1970/71 Dynamo Moscou             URSS      37   36  20   56    8'
1971    URSS                    Mondiaux    10   10   6   16    2'
1971/72 Dynamo Moscou             URSS      26   20  11   31   14'
1972    URSS                       JO        5    4   3    7    0'
1972    URSS                    Mondiaux    10   10  12   22    0'
1972    URSS                Série du siècle  8    0   5    5    0'
1972/73 Dynamo Moscou             URSS      27   20  16   36   30'
1973    URSS                    Mondiaux     9    7   6   13   12'
1973/74 Dynamo Moscou             URSS      32   25  22   47   14'
1974    URSS                    Mondiaux    10    6   4   10    2'
1974/75 Dynamo Moscou             URSS      32   18  16   34   28'
1975    URSS                    Mondiaux    10    8   6   14    2'
1975/76 Dynamo Moscou             URSS      29   28  19   47    0'
1976    URSS                       JO        6    7   7   14    0'
1976    URSS                    Mondiaux     5    3   3    6    0'
1976    URSS                  Coupe Canada   5    3   4    7    2'
1976/77 Dynamo Moscou             URSS      33   31  27   58    4'
1977    URSS                    Mondiaux    10    1   9   10    2'
1977/78 Dynamo Moscou             URSS      24   17  12   29   22'
1978    URSS                    Mondiaux    10    5   8   13    0'
1978/79 Dynamo Moscou             URSS       8    2   3    5    0'
1979/80 Dynamo Moscou             URSS      36   11  28   39   10'
1980    URSS                       JO        7    6   4   10    0'
1980/81 Dynamo Moscou             URSS      38   14  28   42    8'
1981    URSS                    Mondiaux     8    6   7   13    2'
1981    URSS                  Coupe Canada   4    1   1    2    0'
1981/82 Dynamo Moscou             URSS      37   19  22   41    6'
1982/83 Dynamo Moscou             URSS      32   14  15   29    0'
1983    URSS                    Mondiaux     8    1   3    4    0'
1983/84 Dynamo Moscou             URSS      32    7  15   22    6'
1989/90 Újpesti Dozsa           Hongrie     13    8  12   20
Totaux en équipe nationale d'URSS          316* 213*
Totaux en championnat d'URSS               530  329 256  585  154'

 

Palmarès

- Champion olympique 1972 et 1976

- Champion du monde (et d'Europe) 1969, 1970, 1971, 1973, 1974, 1975, 1979, 1981 et 1983

- Vainqueur de la Coupe Canada 1981

- Vainqueur de la Coupe d'URSS 1976

Honneurs individuels

- Meilleur attaquant des championnats du monde 1970, 1972 et 1981

- Membre de l'équipe-type des journalistes aux championnats du monde 1970, 1972, 1978 et 1981

- Membre de l'équipe-type de la Coupe Canada 1976

- Meilleur joueur du championnat soviétique 1972

- Membre de l'équipe-type du championnat soviétique 1970, 1971, 1972, 1974, 1978, 1980 et 1981

 

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