Pierre-Édouard Bellemare
L'histoire familiale de Pierre-Édouard Bellemare défie, dès la naissance, les stéréotypes. L'évocation d'une famille de cinq enfants portant un total de dix prénoms - deux chacun par affection pour les prénoms composés - fait vite penser à la bourgeoisie de l'ouest parisien, tandis qu'une naissance en Seine-Saint-Denis évoque des tours dans une cité. Rien de tout cela, du moins au début. Si sa mère accouche du petit "Pi-Ed" en 1985 dans une clinique privée du Blanc-Mesnil, la famille habite à l'époque Mareuil-sur-Ourcq, dans l'Oise, à 25 km au nord de Meaux, juste derrière la frontière de la région parisienne. Ce petit village d'un peu plus de mille habitants compte deux familles métisses, dont les Bellemare, un père martiniquais et une mère bretonne.
Changement radical de décor avec le déménagement en 1988 pour La Paillade, le quartier populaire de Montpellier. La famille n'a jamais roulé sur l'or mais est prête à se saigner se saigner aux quatre veines pour ses enfants. La sœur aînée Aurore-Annick, qui ne tient pas en place, a toujours eu le feu vert pour s'essayer aux sports les plus variés, de l'équitation au karaté, et à 13 ans, elle souhaite même pratiquer le hockey sur glace. Forcément, les deux frères qui viennent ensuite ont envie de l'imiter, plus encore quand ils regardent les exploits de l'équipe de France aux Jeux olympiques d'Albertville à la télévision. Geoffroy-Alexis a 10 ans, Pierre-Édouard bientôt 6.
Le problème est que l'environnement familial et économique a changé entre-temps. Les parents s'étant séparés, Frédérique, laissée seule, n'a plus les moyens de payer une licence à ses enfants pour un sport aussi cher. Celle qui fut ceinture noire de karaté emmène tout de même ses deux fils avides de glace à une séance publique de patinage à la patinoire de Montpellier. Comme ils ont déjà glissé sur des patins à roulettes, les deux frères se montrent très à l'aise et se poursuivent avec agilité. L'entraîneur de patinage Charly Freby, qui anime les séances publiques, demande depuis combien de temps ces deux-là patinent. Il est surpris quand Frédérique lui répond que c'est leur première séance.
Le petit Pi-Ed intègre alors l'école de glace sous la conduite de Freby et de Michel Moussol. Patiner sans palet est très frustrant pour le jeune garçon qui n'a qu'une hâte, jouer au hockey. Un rêve rendu possible grâce au soutien d'un dirigeant du MHC, Maurice Ramos, qui l'aide matériellement. Avec son ancienne patinoire vétuste et aucune concurrence pour le pousser, Montpellier n'est pas l'endroit idéal pour progresser. C'est le constat fait par sa mère très investie, qui pousse ses enfants toujours plus loin, en les emmenant jusqu'à Nîmes (à 55 km) puis pendant deux ans jusqu'à Avignon (à près de 100 km). Mais le hockey sur glace ne représente qu'un entraînement hebdomadaire dans les petites catégories de ces clubs.
Un type armé à queue de cheval
Lors d'un tournoi en Essonne dans la patinoire d'Athis-Paray, le frère aîné Geoffroy-Alexis Bellemare est repéré par Claude et Patrice Pourtanel, les dirigeants de Viry-Châtillon. Sa mère leur rétorque : "Si vous aimez celui-ci, attendez devoir le suivant". C'est justement le moment où la famille de 5 enfants doit quitter Montpellier parce qu'elle est poursuivie par les huissiers. En désespoir de cause, les parents essaient de se remettre ensemble par contrainte financière, ce qui sera logiquement voué à l'échec. Les problèmes d'alcool de son père ne se sont malheureusement pas arrangés, ms ils auront un effet positif : son fils ne boira jamais d'alcool, sans le vivre comme un sacrifice, et cette hygiène de vie saine loin des tentations l'aidera dans son développement athlétique.
Les deux frères Bellemare, âgés de 16 et 11 ans, passent un essai et sont tous deux pris à Viry-Châtillon, le grand club formateur francilien. La famille est installée à Pantin, à plus d'une heure de trajet, effectué trois fois par semaine. Quand Pierre-Édouard quitte le collège, il est scolarisé dans un lycée de la paisible ville de Saint-Maur-des-Fossés et passe alors trois heures par jour dans les transports, toujours avec sa crosse dans son sac puisqu'il ne peut évidemment pas rentrer chez lui après l'école. Cet accessoire contondant qui lui vaut d'être arrêté plusieurs fois dans le RER par des policiers qui lui demandent pourquoi il transporte "une arme". Les contrôles d'identité sont fréquents pour celui qui est surnommé Mimisiku, du nom du personnage du film Un Indien dans la ville, parce qu'il porte une queue de cheval jusqu'à mi-dos.
À 16 ans, Pierre-Édouard Bellemare et Frédérique - sa mère qui lui a transmis cette rage de réussir face à l'adversité - sont convaincus de rejoindre Rouen, le club champion de France qui constitue la référence dans le hockey sur glace. Il intègre l'équipe cadets qui finit championne de France en gagnant toutes ses rencontres, mais est aussi surclassé en équipe junior au milieu de jeunes hockeyeurs normands plus âgés qui constituent une pépinière de futurs entraîneurs comme Julien Guimard, Grégory Tarlé ou Luc Tardif jr. Il est pris avec ce dernier en équipe de France des moins de 18 ans, et l'année suivante, il fait partie des rares jeunes de 17 ans à débuter dans le championnat du "Super 16" qui marque un redémarrage pour un hockey français en crise. Son coéquipier à peine plus âgé Nicolas Besch témoignera dans Paris Normandie de l'état d'esprit du nouvel arrivant : "Il est arrivé à Rouen avec un objectif. Il savait exactement ce qu'il voulait et il s'est donné les moyens d'y arriver. Pierre-Édouard, c'était un peu un ovni dans le sens où il était très mature pour son âge. Il faisait déjà très attention à des choses, comme l'alimentation, qui, pour beaucoup de nous, étaient encore, à ce moment-là, très floues."
Tout plaquer pour la Suède où personne ne veut de lui
Une rencontre déterminante à Rouen est celle d'Alain Vogin, son entraîneur en juniors (et coéquipier en seniors) qui est le premier à le faire transpirer plus que de mesure en le poussant à viser haut et en lui parlant même de NHL. Le talent de Bellemare est perceptible, ses débuts en équipe de France à 18 ans sont fulgurants. Il devient titulaire indiscutable tant au RHE qu'en équipe de France. Son meilleur souvenir sera le titre de champion de France junior remporté haut la main, contre son ancienne équipe de Viry-Châtillon en finale. Un triomphe sur lequel le club de Rouen a énormément communiqué en placardant des affiches pour attirer le public, dont il avait beaucoup à se faire pardonner. La saison 2003/04 a en effet été très difficile tant pour les Dragons, même pas qualifiés parmi les huit meilleurs du championnat dans un échec historique, que pour les Bleus, corrigés et laminés lors de leur bref retour dans l'élite mondiale.
Il n'est plus question de s'amuser en junior, c'est l'heure des décisions professionnelles. Après avoir décroché son bac scientifique, Pierre-Édouard Bellemare suivait depuis un an une préparation au concours d'entrée à l'école de kiné, ce qui lui faisait manquer les entraînements du matin de l'équipe pro. Une seconde voie s'ouvre, celle du hockey à plein temps... et de l'expatriation. Meilleur espoir en 2005, champion de France 2006 avec déjà un rôle-clé, il a grandi plus vite que le hockey français. Il fait alors un choix radical, il se sépare même de sa copine pour aller en Suède. Ses coéquipiers suédois ou finlandais à Rouen lui conseillaient de viser le bas de l'Elitserien ou le haut de la division inférieure. Il opte pour Leksand, un club traumatisé qui avait passé 50 ans sans discontinuer dans l'élite mais qui n'arrive plus à y revenir et vient tout juste d'être relégué.
Sa mère a préparé le terrain et s'est amplement renseignée sur le club. Elle sait que les étrangers y sont mal vus, qu'ils s'y sont fait remarquer pour leur comportement peu impliqué et leurs performances déplorables malgré de gros contrats. Être français n'arrange rien, bien au contraire : l'unique compatriote passé par là, Maurice Rozenthal, avait échoué à Leksand - malgré une première expérience suédoise réussie avec Björklöven - lors d'un bref passage conclu par la précédente redescente du club (deux ans plus tôt). Les premiers mots de suédois qu'apprendra Bellemare, ce sont donc toutes les expression péjoratives pour désigner les Français...
Cela n'arrête pas Pierre-Édouard. Comme il se rend compte qu'il a le même niveau physique à 21 ans que les Suédois de 18 ans, il fait vite de la salle de musculation son repaire. Se discipliner à y passer 4 heures au quotidiennement n'a rien d'inhumain pour celui qui sait que sa sœur gymnaste Rose-Éliandre s'entraîne 7 heures par jour. Il se faisait déjà corriger ses programmes d'entraînement par le préparateur physique de celle-ci. Alors, quand il découvre des installations d'excellente qualité, il y travaille plus que tous les autres, jusqu'à en vomir... mais toujours avec le sourire. Son attitude positive dans le vestiaire joue en sa faveur. Même si l'entraîneur Jukka Rautakorpi n'était franchement pas convaincu au départ, Bellemare a un allié à Leksand : le manager Mikael Lundström, ancien sélectionneur de l'équipe de France (et du Danemark). Il lui accorde un essai, puis un contrat jusqu'en décembre, puis le prolonge pour un contrat de deux ans.
Bellemare a puisé dans ses économies - car il était très bien payé à Rouen - car son premier salaire de jeune lui permet à peine de subsister avec le coût de la vie en Suède, mais il a réussi son pari. Il a fait son trou à Leksand. Les fans du club traditionnel bleu et blanc aiment son attitude sur la glace et son esprit combatif. Quand on se met à parler dans son dos dans le vestiaire, il se lève, répond en suédois et gagne subitement le respect de ses coéquipiers. Il a parfaitement appliqué les principes de sa mère, selon laquelle ce sont les gens qui ne croient pas en vous qui vous font atteindre un niveau supérieur en leur prouvant qu'ils ont tort. Bellemare est de mieux en mieux intégré à l'équipe où le jeune assistant-coach, Christer Olsson, le seul point d'ancrage dans la valse des entraîneurs, lui apprend les principes défensifs du hockey suédois.
La grande transformation
En Dalécarlie, il rencontre aussi sa future femme Hannah Dalälva, une sommelière également diplômée en gastronomie avec laquelle il passe désormais tous ses étés en Suède. Elle est originaire de la ville de Borlänge, proche de Leksand, et elle a aussi une mère sportive, une nageuse qui a fait partie des relais suédois aux Jeux olympiques de Montréal en 1976, et qui a fini septième aux 4 x 100 mètres nage libre. La famille Bellemare "égalise" lorsque Rose-Éliandre termine septième du concours de gymnastique par équipes des JO de Pékin en 2008 avec la France.
Cet été 2008 n'est pas seulement une fierté de voir sa sœur participer aux JO, c'est aussi celui de la grande transformation pour Pierre-Édouard. Les championnats du monde au mois de mai dans la ville de Québec ont fait l'objet d'une révélation. Il s'est trouvé faible pour le retour des Bleus dans l'élite mondiale, et a écarquillé les yeux en voyant les corps de Kovalchuk et Ovechkin, car la France partage la même salle de musculation que l'équipe de Russie. Cherchant - avec succès - à battre tous les records de fonte soulevée à Leksand, il s'est musclé uniquement le haut du corps et pas le bas. Il se rend compte qu'Ovechkin - pourtant un joueur connu pour son tir très puissant - a de petits bras mais une énorme ceinture abdominale et des jambes fortes.
Le joueur de centre s'impose alors un tel programme estival qu'Adrien Valvo, le préparateur physique de l'équipe de France, le met en garde contre le risque de blessure par surentraînement, mais Pierre-Édouard est sûr de lui et très attentif à sa récupération et à sa nutrition pour tenir la charge. Il ressort de l'été avec une autre dimension physique, bien plus gainé, et sa carrière en est transformée. Au cours de cette troisième saison avec le LIF, il inscrit 31 buts. Leksand échoue encore à remonter en Elitserien, mais Bellemare, lui, fait route vers la première division car Skellefteå le recrute.
L'histoire se répète, à trois ans d'intervalle, mais au niveau supérieur. Le sentiment que personne ne l'attend et ne lui fait confiance. Un manager (Lars Johansson cette fois) qui l'a recruté et qui lui dit que c'est à lui de fixer ses limites. Le cycle commence : début timide en quatrième ligne, travail supplémentaire après chaque entraînement et toujours ce sourire accroché au visage, cette attitude qui lui vaut de se faire peu à peu une place dans le vestiaire. Là encore, il franchit un cap la troisième saison : le "A" d'assistant-capitaine et un statut de meneur offensif qui s'affirme au sein d'une équipe de référence, vice-championne de Suède en titre.
Le jeu du Français ne passe pas inaperçu et en février 2012, Chicago l'approche pour le recruter en NHL. Mais en avril, il se fait une fracture du bassin, directement liée au surentraînement, ses grands abdominaux étant devenus plus forts que ses muscles du pubis. Il veut néanmoins jouer sous infiltrations pour aider son équipe de Skellefteå qui va loin en arrive encore jusqu'en finale. Celui qui a été désigné meilleur attaquant défensif du championnat suédois rejoint même l'équipe de France, tombant d'accord avec le sélectionneur Dave Henderson pour être mis au repos pour certaines rencontres. Le valeureux Bellemare a tout donné en club comme en sélection mais, ce faisant, il ne peut plus marcher à la fin de cette saison. Il met six mois à remonter sur la glace. Comble de malchance, il a la mâchoire fracturée sur une charge au premier match des play-offs. Il revient participer au titre de champion du SAIK, mais dans un rôle discret.
Le champion se réinvente dans un registre réduit
Après la galère vient la consécration. Le cru 2013/2014 du Skellefteå AIK sera décrit par les experts suédois comme la meilleure équipe de club de l'histoire du pays. Et dans cette formation qui domine le championnat, Pierre-Édouard Bellemare n'est pas seulement un travailleur de l'ombre, c'est un élément extrêmement performant. 20 buts en saison régulière, 9 en play-offs, il dépasse ses meilleurs totaux. Il connaît ses meilleurs championnats du monde avec l'équipe de France à Minsk en atteignant les quarts de finale. Sa ligne impressionne le monde du hockey avec sur ses ailes Antoine Roussel et Stéphane Da Costa.
Avec sa compagne Hannah Dalälva (qu'il épousera deux ans plus tard), ils achètent ce printemps-là une maison à Skellefteå, un projet de vie commune dans une ville qu'ils apprécient. Pierre-Édouard a une proposition de prolongation de 5 ans, en plus des 2 années de contrat qui lui restent. Mais la régularité de Bellemare en club et avec les Bleus a ravivé l'intérêt de la NHL. Ce serait une autre vie, dans une ligue qu'il avoue "ne pas suivre du tout" et où tout est business. Il a conscience du défi que cela représenterait, mais à 29 ans, l'occasion ne se représentera plus.
Deux équipes le courtisent, les Flyers et les Canadiens. Outre l'analyse sportive d'un vestiaire de Montréal comprenant deux éléments paresseux qu'il apprécierait peu de côtoyer, Pierre-Édouard a deux raisons personnelles de choisir Philadelphie et non la destination francophone. Un de ses meilleurs amis y habite et peut l'héberger dans un premier temps. Et puis, dans un second temps, sa femme pourra le rejoindre : comme elle est suédo-américaine, elle n'a pas le droit de travailler au Canada, mais elle peut déménager son entreprise aux États-Unis.
Son premier contrat à deux volets ne lui garantit aucune place, mais Bellemare intègre la NHL de suite. Très éclairé dans son analyse du jeu, il a parfaitement entendu la liste des cinq besoins que les Philadelphia Flyers lui ont exprimés : solidité en zone défensive, patinage intense en zone neutre, soutien y compris vocal aux défenseurs, jeu en infériorité, bon coéquipier dans le vestiaire. Il est persuadé de pouvoir cocher toutes ces cases et se pense capable de changer son jeu pour adopter un registre encore plus défensif.
Un registre parfois si étouffant qu'il est content de se voir confier un rôle plus audacieux offensivement quand il revient en équipe de France. Il explique à L'Équipe Magazine : "Quand j'étais jeune, j'ai toujours détesté les joueurs qui évoluaient à l'étranger et disaient Je ne viens pas, je suis un peu fatigué. Je ne peux pas faire ça à mon tour. Si je peux aider l'équipe et, qu'un jour, un jeune est à ma place et pense de la même façon, c'est bien. Et puis, ma génération a toujours considéré l'équipe de France comme la famille. Je reviens aider la famille." Il est encore de tous les combats en bleu, même s'il doit surmonter la déception d'une nouvelle qualification olympique ratée avant de partir jouer la Coupe du monde de la NHL où il atteindra la finale avec une éphémère et improvisée "Team Europe".
Un joueur de rôle très apprécié en NHL
En trois saisons complètes à Philadelphie, il inscrit 12, 14 puis 8 points. Mais dans un sport nord-américain où tout est chiffres, cela n'empêche pas que les Flyers le nomment assistant-capitaine en mars 2017, puis lui offrent deux années de contrat supplémentaires avec un salaire multiplié par deux : "L'argent n'a jamais été au centre de mes décisions. Et puis, ça m'a étonné parce que, statistiquement, je n'ai jamais été aussi peu productif dans ma carrière. Je crois que je me suis laissé un peu trop enfermer dans le rôle du joueur défensif dont on sait qu'il va faire du bon travail."
Ces deux années de contrat, Bellemare ne les passera pas à Philadelphie. La franchise d'expansion de la NHL, les Golden Knights de Vegas, a en effet le droit de piocher chez chacun de ses concurrents, à l'exception des joueurs que ceux-ci auront protégés. Centre de quatrième ligne, le Français ne fait pas partie de cette liste restreinte à ne pas toucher : Las Vegas mise donc sur ce joueur à l'éthique de travail irréprochable, toujours positif dans le vestiaire, idéal pour créer une cohésion dans une équipe construite de zéro. Toujours prêt à bloquer un tir, Pierre-Édouard assoit un peu plus sa réputation parmi les meilleurs joueurs de la ligue en infériorité numérique, mais gagne aussi en temps de jeu. Le jeune papa d'un petit Léandre, né dans les premiers jours de 2018, devient un élément-clé de ces nouveaux venus qui atteignent la finale de Coupe Stanley à la surprise générale dès la première année. Il confiera à Laurent Bellet de France Télévisions : "À Vegas, on était tous humbles. Il n'y avait pas de super stars, juste une équipe hyper soudée. En fait, ça me rappelle ce que j'ai vécu avec l'équipe de France. On n'était jamais les favoris mais une vraie équipe de chiens galeux. La ville avait souffert des attentats et on est devenu le symbole de cette souffrance. Avec nos victoires, c'était un peu la lumière au bout du tunnel. Chaque joueur ne pensait pas à ses stats mais à l'équipe. On sortait des matchs couverts de bleus mais heureux." Un promoteur immobilier baptise alors une "rue Pierre-Édouard" (et une rue pour chacun de ses coéquipiers) dans un quartier qu'il développe au nord de Vegas.
En fin de contrat la saison suivante, Bellemare est agent libre. Il peut signer où il veut, parmi les dix équipes qui le démarchent. Il choisit la meilleure d'entre elles, Colorado, qui dit vouloir faire de lui un meilleur joueur. À 34 ans, le Français repousse ses limites personnelles en inscrivant 22 points en 69 parties. Il en ajoutera 3 en playoffs... quelques mois plus tard, après qu'une pandémie de Covid a mis la planète sous cloche.
Après deux saisons à Colorado, la même question se pose : où aller ? Bellemare est vu comme un ingrédient de succès pour qui veut aller loin. Douze équipes sont sur les rangs, dont les huit derniers finalistes. Il choisit le double tenant du titre Tampa Bay. Même dans cette équipe habituée à gagner, c'est lui qui rallie les troupes par son discours positif quand son équipe est au bord de l'élimination en prolongation du match 6. Le tour suivant est une formalité face aux Panthers, mais il permet à Pierre-Édouard d'être le premier Français à inscrire un but gagnant dans les playoffs de NHL. Malheureusement, l'aventure s'arrête en finale... face à son ancienne équipe, l'Avalanche du Colorado.
Ces play-offs sont douloureux, et pas seulement par l'amertume de la nouvelle conquête manquée. Son ménisque se bloque et se débloque sans cesse. Il est opéré du genou le lendemain de la finale perdue. Bellemare avait toujours eu l'habitude de raccourcir ses temps de rééducation par rapport aux prévisions. Pas cette fois. Avec un corps qui prend de l'âge, l'attaquant de 37 ans sent que sa blessure du genou réveille celle qu'il avait connu dix ans auparavant dans la région pelvienne. Celui qui ne mange déjà ni sucre raffiné (comme sa femme) ni produits laitiers devient plus drastique encore dans son régime. Il enlève tous les aliments potentiellement suspects pendant un mois, puis les reprend un à un pour tester leur effet inflammatoire.
Poursuivre le rêve ultime olympique
Sa santé devient le centre de ses préoccupations, mais la santé de sa mère l'est plus encore. Après avoir surmonté un cancer du sein, Frédérique apprend que le crabe est revenu ronger son foie et ses poumons. Celle qui a forgé le sens du travail de ses enfants décède trois mois plus tard, et c'est un hockeyeur en deuil qui achève sa seconde année de contrat à Tampa. Un hockeyeur au genou devenu suspect, surtout, ce qui dissuade les prétendants de prendre le risque de l'embaucher. Il signe dans une équipe de bas de tableau, Seattle, où il est dur de se mettre en valeur dans un rôle de quatrième ligne. Il fait un début saison médiocre, se fracture une jambe en bloquant un tir et ne revient qu'en mars. Même aux championnats du monde, il n'a plus l'impact d'autrefois.
Sans club, Bellemare se lève à 5h45 tous les matins pour être prêt pour la qualification olympique avec l'équipe de France, le défi ultime auquel il déclare qu'il sacrifierait ses 700 parties en NHL. Le tournoi international s'achève par la frustration d'une qualification sportive manquée, même si la place de meilleur deuxième entrouvre la porte des JO si la suspension de la Russie est confirmée. Pierre-Édouard s'accorde un dernier essai avec l'Avalanche, en se disant qu'il n'a en théorie aucune chance d'intégrer une telle équipe. Ses tests physiques sont cependant meilleurs qu'à son précédent passage dans le Colorado, et après avoir joué 4 matchs de présaison sur 5 avec un A sur le maillot, il commence à y croire... mais est retranché car son équipe préfère jouer la carte de l'avenir en conservant ses jeunes joueurs aux contrats longs.
Pierre-Édouard rentre alors à Tampa pour protéger sa maison pendant la saison des ouragans. Les équipes de NHL avec lesquelles il reste en contact lui demandent d'attendre, mais il cherche à scolariser ses enfants dans un environnement qui lui offre une stabilité familiale, et une qualité de vie incomparablement meilleure qu'outre-Atlantique. Deux possibilités s'offrent à lui, un retour à Skellefteå ou la Suisse... romande, pour avoir une école francophone, car il ne veut pas ajouter une quatrième langue à ses deux enfants déjà trilingues. Par rapport au suédois et à l'anglais, le français est d'ailleurs la langue qu'ils maîtrisent le moins car leur père était jusqu'ici moins présent que leur mère pour le parler.
Boris Gellé, chef matériel d'Ajoie et de l'équipe de France, avait mis en contact Bellemare avec le club jurassien. Et c'est ainsi que l'habitué des finales débarque chez la lanterne rouge de la ligue suisse, où il peut toujours montrer l'exemple défensivement, mais en jouant plus de 20 minutes par match et sans être bridé dans ses intentions offensives. Et surtout, le père de famille est présent au quotidien au lieu d'être toujours en tournée.
Si le quarantenaire prolonge sa carrière, c'est dans un seul objectif : les Jeux olympiques, comme il le rappelle à l'AFP. "Moi, j'ai toujours eu ce rêve : je n'ai jamais rêvé de NHL, j'ai rêvé des JO. Quand j'étais petit, tu n'avais pas le hockey à la télé. Donc moi, je voyais du hockey comme tout le monde, tous les quatre ans, aux JO. Tu avais un match ou un match et demi qui était coupé au milieu par du patinage artistique. [...] Je pense qu'il faut qu'on reparte sur nos valeurs d'avant, qu'on joue comme des chiens galeux. On ne pourra pas faire jeu égal contre ces équipes constituées à 90 ou 100% de joueurs NHL." Si le tournoi à Milan est ponctué de défaites, Pierre-Édouard aura honoré jusqu'à la fin le maillot bleu. Il rejoint ainsi sa sœur et sa belle-mère en connaissant à son tour le frisson du rendez-vous olympique. Il peut alors tirer sa révérence annoncée dans les semaines suivantes après un parcours admirable.
Marc Branchu
Statistiques
(Saison régulière) (playoffs) 2002 France Mondial 18 ans D2 5 6 4 10 4' 2002/03 Rouen France 11 0 1 1 6' 2003 France Mondial 18 ans D1 4 3 1 4 29' 2003/04 Rouen France 22 10 10 20 16' 4 1 1 2 4' 2003/04 France Mondial 20 ans D1 5 0 0 0 6' 2004 France Internationaux 6 1 2 3 10' 2004 France Mondiaux élite 3 0 0 0 2' 2004/05 Rouen France 28 4 15 19 20' 12 7 5 12 6' 2004/05 France Mondial 20 ans D1 5 5 1 6 18' 2004/05 France Internationaux 8 1 0 1 6' 2004/05 France Qualif JO 6 1 2 3 6' 2005 France Mondiaux D1 5 1 0 1 0' 2005/06 Rouen France 26 12 17 29 24' 9 2 7 9 6' 2005/06 France Internationaux 7 4 1 5 8' 2006/07 Leksands IF Allsvenskan 44 8 11 19 24' 10 1 0 1 4' 2006/07 France Internationaux 10 2 5 7 10' 2007 France Mondiaux D12007/08 Leksands IF Allsvenskan 40 14 11 29 12' 10 2 3 5 4' 2007/08 France Internationaux 10 1 0 1 6' 2008 France Mondiaux élite 5 0 0 0 18' 2008/09 Leksands IF Allsvenskan 41 31 18 49 113' 10 5 5 10 6' 2008/09 France Internationaux 8 2 4 6 6' 2008/09 France Qualif JO 3 1 1 2 0' 2009 France Mondiaux élite 6 2 1 3 2' 2009/10 Skellefteå AIK Elitserien 49 9 5 14 16' 12 2 7 9 8' 2009/10 France Internationaux 9 2 1 3 2' 2010 France Mondiaux élite 6 1 2 3 4' 2010/11 Skellefteå AIK Elitserien 53 10 8 18 20' 16 1 4 5 0' 2010/11 France Internationaux 4 1 0 1 4' 2011 France Mondiaux élite 6 1 1 2 4' 2011/12 Skellefteå AIK Elitserien 55 19 17 36 40' 15 4 8 12 12' 2011/12 France Internationaux 2 0 2 2 6' 2012 France Mondiaux élite 5 2 4 6 4' 2012/13 Skellefteå AIK Elitserien 29 6 16 22 47' 9 0 1 1 2' 2012/13 France Internationaux 1 0 2 2 0' 2013 France Qualif JO 3 2 1 3 2' 2013 France Mondiaux élite 7 1 3 4 0 2013/14 Skellefteå AIK Elitserien 52 20 15 35 32' 14 9 5 14 6' 2014 France Internationaux 2 1 3 4 0' 2014 France Mondiaux élite 8 3 5 8 6' 2014/15 Philadelphia Flyers NHL 81 6 6 12 18' 2015/16 Philadelphia Flyers NHL 74 7 7 14 27' 5 0 1 1 15' 2016 France Internationaux 1 0 1 1 0' 2016 France Mondiaux élite 7 1 3 4 0' 2016 France Qualif JO 3 0 1 1 2' 2016 Europe Coupe du monde 6 1 1 2 4' 2016/17 Philadelphia Flyers NHL 82 4 4 8 20' 2016/17 France Internationaux 4 1 1 2 2' 2017 France Mondiaux élite 7 1 3 4 0' 2017/18 Vegas Golden Knights NHL 72 6 10 16 14' 20 0 3 3 14' 2018/19 Vegas Golden Knights NHL 76 6 9 15 6' 6 0 0 0 2' 2019/20 Colorado Avalanche NHL 69 9 13 22 17' 15 2 1 3 6' 2020/21 Colorado Avalanche NHL 53 9 2 11 21' 10 0 3 3 0' 2021 France Internationaux 2 0 1 1 2' 2021 France Qualif JO 3 0 0 0 0' 2021/22 Tampa Bay Lightning NHL 80 9 11 20 19' 23 2 1 3 6' 2022/23 Tampa Bay Lightning NHL 73 4 9 13 34' 6 1 1 2 0' 2023/24 Seattle Kraken NHL 40 4 3 7 6' (relégation) 2024 France Internationaux 2 0 0 0 0' 2024 France Mondiaux élite 7 2 0 2 2' 2024 France Qualif JO 3 1 0 1 0' 2024/25 HC Ajoie NL suisse 34 10 18 28 6' 11 3 8 11 2' 2025 France Internationaux 5 1 1 2 2' 2025 France Mondiaux élite 7 1 3 4 4' 2025/26 HC Ajoie NL suisse 37 1 10 11 18' 1 0 1 1 2' 2025/26 France Internationaux 2 1 2 3 0' 2026 France Jeux olympiques 4 1 0 1 2' Totaux NHL 700 64 74 138 182' 85 5 10 15 43' Totaux Elitserien 238 64 61 125 155' 66 16 25 41 28' Totaux Allsvenskan 125 53 44 97 149' 30 8 8 16 14' Totaux NL suisse 71 11 28 39 24' 12 3 9 12 4' Totaux Championnat de France élite 87 26 43 69 66' 25 10 13 23 16' Totaux équipe de France 192 43 58 101 120'
Palmarès
- Champion de Suède 2013, 2014
- Champion de France 2003, 2006
- Finaliste de la Coupe Stanley 2018 et 2022
- Finaliste de la Coupe du monde 2016
Honneurs individuels
- Meilleur espoir du championnat de France 2004/05